Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/332

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LES MAÎTRES MOSAÏSTES.

ment doué, mon jeune maître ; ton intelligence pourrait triompher de tout ; mais, il ne faut pas se le dissimuler, tu n’es point un artiste. Tu dédaignes la lutte, tu méprises l’enjeu, tu es trop désintéressé pour descendre dans l’arène. Le Bozza, avec la centième partie de ton génie, arrivera encore à tout par l’ambition, par la persévérance, la dureté de cœur.

— Maître, vous avez peut-être raison, dit Valerio, qui avait écouté ce discours d’un air rêveur Je vous remercie de m’avoir exprimé vos craintes ; elles sont l’effet d’une tendre sollicitude, et je les trouve trop bien fondées ; cependant, maître, il faudra voir ! Adieu ! »

En parlant ainsi, Valerio, suivant l’usage du temps et du pays, baisa la main de l’illustre maître, et franchit légèrement le Rialto.

XXIII.

Valerio bouleversa tout en rentrant dans son atelier. Il marchait avec feu, parlait haut, fredonnait d’un air sombre le refrain d’une joyeuse chanson de table, disait d’un air tendre des paroles dures, brisait ses outils, raillait ses élèves, et, s’approchant du lit de son frère, il l’embrassait avec passion en lui disant d’un air moitié fou, moitié inspiré ; « Va, sois tranquille, Checo, tu guériras, tu auras le grand prix, nous présenterons un chef-d’œuvre au concours ; va, va ! rien n’est perdu, la Muse n’est pas encore remontée aux cieux. »

Francesco le regarda d’un air étonné.

« Qu’as-tu donc ? lui dit-il ; tout ce que tu dis est étrange. Qu’est-il donc arrivé ! T’es-tu pris de querelle avec quelqu’un ? As-tu rencontré les Bianchini ?

— Explique-toi, maître, dis-nous ce qui s’est passé, ajouta Marini. Si j’en crois quelques propos que j’ai entendus malgré moi ce matin, le tableau du Bozza est déjà très-avancé, et l’on dit que ce sera un chef-d’œuvre ; voilà pourquoi tu es tourmenté, maître, mais rassure-toi : nos efforts…

— Tourmenté, moi ! s’écria Valerio ; et depuis quand donc suis-je tourmenté quand un de mes élèves se distingue ? Et dans quel moment de ma vie m’avez-vous vu m’affliger ou m’inquiéter des triomphes d’un artiste ? En vérité, je suis un envieux, moi, n’est-ce pas ?

— D’où te vient cette susceptibilité, mon bon maître ? dit Ceccato. Qui de nous a jamais eu une pareille pensée ? Mais, dis-nous, nous t’en supplions, s’il est vrai que le Bozza ait tracé les lignes d’une admirable composition ?

— Sans doute ! répondit Valerio en souriant et en reprenant tout à coup sa douceur et sa gaieté ordinaires, il doit être capable de le faire ; car je lui ai donné d’assez bons principes pour cela. Eh bien ! qu’avez-vous donc, tous, à prendre cette pose morne ? On dirait autant de saules penchés sur une citerne tarie. Voyons, qu’y a-t-il ? La Nina a-t-elle oublié le dîner ? Le procurateur-caissier nous aurait-il commandé un nouveau barbarisme ?… Allons, enfants, à l’ouvrage ! il n’y a pas un jour à perdre, il n’y a pas seulement une heure. Allons, allons, les outils ! les émaux ! les boîtes ! et qu’on se surpasse, car le Bozza fait de belles choses, et il s’agit d’en faire de plus belles encore. »

Dès ce moment la joie et l’activité revinrent habiter le petit atelier de San-Filippo. Francesco sembla revenir à la vie en retrouvant dans tous ces regards amis l’éclair d’espérance, le rayon de joie sainte qui avaient fait autrefois éclore les chefs-d’œuvre de la coupole Saint-Marc. Le doute s’élait un instant posé sur toutes ces jeunes têtes, comme une voûte de plomb sur de riantes caryatides : mais Valerio l’avait chassé avec une plaisanterie. L’effort immense de sa volonté s’était concentré au dedans de lui-même ; il ne le manifesta que par un surcroît d’enjouement Mais une révolution importante s’était opérée dans Valerio, ce n’était plus le même homme. S’il n’avait pas mordu à l’appât de la vanité, s’il n’était pas devenu un de ces esprits jaloux qui ne peuvent souffrir la gloire ou le triomphe d’autrui, du moins il s’était dévoué religieusement à sa profession ; son caractère était devenu sérieux sous une apparence de gaieté. Le malheur l’avait rudement éprouvé dans la partie la plus sensible de son âme, en frappant les êtres qu’il aimait, et en lui démontrant, par de dures leçons, les avantages de l’ordre. Il venait aussi d’apprendre la cause du dénûment où Francesco, malgré son économie et la régularité de ses mœurs, s’était trouvé le lendemain de son procès. En découvrant, dans le coffre de son frère, les quittances de ses créanciers, Valerio avait pleuré comme l’enfant prodigue. Les grandes âmes ont souvent de grandes taches, mais elles les effacent, et c’est là ce qui distingue leurs défauts de ceux du vulgaire. Aussi, depuis ce jour, Valerio, quoique dans les plus belles conditions de fortune, ne se départit jamais des règles de modération et de simplicité qu’il s’imposa dans le secret de son cœur. Il ne dit jamais un mot de cette résolution à personne ; mais il montra sa reconnaissance à Francesco par le dévouement de toute sa vie, et sa fermeté d’âme par une moralité à toute épreuve.

Une douce joie, une gaieté laborieuse, les chants et les rires réveillèrent les échos endormis de cette petite salle. L’hiver était rude ; mais le bois ne manquait pas, et chacun avait désormais une belle robe de drap fourrée de zibeline et un chaud pourpoint de velours. Francesco se rétablit comme par miracle. La Nina recouvra sa fraîcheur et sa gentillesse, et devint enceinte d’un second enfant, dont l’attente la consola de la perte de son premier-né. Celui qui avait survécu à la peste grandissait à vue d’œil, et la petite Maria Robusti, sa marraine, venait souvent l’amuser dans l’atelier des Zuccati. Cette jeune fille charmante prenait un naïf intérêt aux travaux de ses jeunes compères, et déjà elle était en état d’en apprécier le mérite.

Enfin, le grand jour arriva, et tous les tableaux furent portés dans la sacristie de Saint-Marc, où la commission était assemblée. On avait adjoint le Sansovino aux maîtres précédemment nommés.

Valerio avait fait de son mieux, une vive espérance était descendue dans son sein. Il arrivait au concours avec cette sainte confiance qui n’exclut pas la modestie. Il aimait l’art pour lui-même, il était heureux d’avoir réussi à rendre sa pensée, et l’injustice des hommes ne pouvait lui ôter cette innocente satisfaction. Son frère était vivement ému, mais sans mauvaise honte, sans haine et sans jalousie. Son beau visage pâle, ses lèvres délicates et frémissantes, son regard à la fois timide et fier, attendrirent vivement les maîtres de la commission. Tous désirèrent pouvoir lui adjuger le prix ; mais leur attention fut aussitôt détournée par un homme si blême, si tremblant, si convulsivement courbé en salutations demi-craintives, demi-insolentes, qu’ils en furent presque effrayés, comme on l’est à l’aspect d’un fou. Bientôt cependant le Bozza reprit un sang-froid et une tenue convenables ; mais à chaque instant il se sentait près de s’évanouir.

Les mosaïstes attendirent dans une pièce voisine, tandis que les peintres procédèrent à l’examen de leurs ouvrages. Au bout d’une heure, qui sembla au Bozza durer un siècle, ils furent appelés, et le Tintoret, marchant à leur rencontre, les pria de s’asseoir en silence. Sa figure rigide n’exprimait pour personne ce que chacun eût voulu y découvrir. Le silence ne fut pas difficile à faire observer. Tous avaient la poitrine oppressée, la gorge serrée, le cœur palpitant. Quand ils furent rangés sur le banc qui leur était destiné, le Titien, comme le doyen, prononça dune voix haute et ferme, en se plaçant près des tableaux qu’on avait alignés le long du mur, la formule suivante :

« Nous, Vecelli dit Tiziano, Jacopo Robusti dit Tintoretto, Jacopo Sansovino, Jacopo Pistoja, Andrea Schiavone, Paulo Cagliari dit Véronèse, tous maîtres en peinture, avoués par le sénat et par l’honorable et fraternelle corporation des peintres, commis par la glorieuse république de Venise, et nommés par le vénérable conseil des Dix aux fonctions de juges des ouvrages présentés à un concours, avec l’aide du Dieu, le flambeau de la