Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/17

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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

lisse d’un peuplier blanc, et il s’imaginait que son ami venait de le tracer. Entraînée par l’imagination de son fils, Marcelle se persuada avec lui, pendant quelques instants, qu’elle allait voir Henri Lémor sortir des bosquets d’aunes et de trembles. Mais il ne lui fallut pas beaucoup réfléchir pour sourire tristement de sa facilité à se faire illusion. Cependant, comme on ne renonce pas volontiers à une espérance, si folle qu’elle soit, elle ne put se défendre de demander à la meunière quelle personne de sa famille ou de son entourage portait le nom d’Henri.

— Aucune que je sache, répondit la mère Marie. Je ne connais point cela. Il y a bien au bourg de Nohant une famille Henri, mais ce sont des gens comme moi, qui ne savent écrire ni sur le papier ni sur les arbres… À moins que le fils qui revient de l’armée… mais bon ! il y a plus de deux ans qu’il n’est venu par ici.

— Vous ne savez donc pas qui peut avoir écrit ce nom ?

— Je ne savais pas seulement qu’il y eût là quelque chose d’écrit. Je n’y ai jamais fait attention. Et quand je l’aurais vu, je ne sais pas lire. J’avais pourtant le moyen d’être bien éduquée, mais dans mon temps ce n’était guère la mode. On faisait une croix sur les actes en guise de signature, et c’était aussi bon devant la loi.

Le meunier était revenu avertir que le déjeuner était prêt. En voyant l’attention de Marcelle fixée sur ce nom, lui qui savait très-bien lire et écrire, mais qui n’avait rien remarqué jusqu’alors, il chercha à expliquer le fait.

— Je ne vois que l’homme de l’autre jour qui ait pu s’amuser à cela, dit-il, car il ne vient guère de gens de la ville par ici.

— Et qu’est-ce que c’est que l’homme de l’autre jour ? demanda Marcelle en s’efforçant de prendre un air d’indifférence.

— C’était un monsieur qui ne nous a pas dit son nom, répondit la vieille. Nous ne savons pas grand’chose, et pourtant nous savons que la curiosité est malhonnête. Louis est comme moi là-dessus, et, au contraire des gens de notre pays qui interrogent à tort et à travers tous les étrangers qu’ils rencontrent, nous ne désirons jamais savoir que ce qu’on désire que nous sachions. Ce monsieur là avait l’air de vouloir garder son nom et ses intentions pour lui seul.

— Et cependant il faisait beaucoup de questions, ce garçon-là, observa le Grand-Louis, et nous aurions été en droit de lui en faire à notre tour. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas osé. Il n’avait pourtant pas la mine bien méchante, et je ne suis pas très honteux de mon naturel ; mais il avait un air tout drôle et qui me faisait de la peine.

— Quel air avait-il donc ? demanda Marcelle, dont la curiosité et l’intérêt s’éveillaient à chaque mot du meunier.

— Je ne saurais vous dire, répondit celui-ci ; je n’y faisais pas grande attention pendant qu’il était là, et quand il a été parti, je me suis mis à y penser. Vous souvenez-vous, ma mère ?

— Oui, tu me disais : « Tenez, mère, en voilà un qui est comme moi, il n’a pas tout ce qu’il désire. »

— Bah ! bah ! je ne disais pas cela, reprit le Grand-Louis, qui craignait que sa mère ne laissât échapper son secret, et ne se doutait pas qu’il fût déjà révélé. Je disais simplement : Voilà un particulier qui n’a pas l’air bien content d’être au monde.

— Il était donc fort triste ? dit Marcelle émue.

— Il avait l’air de penser beaucoup. Il est resté au moins trois heures tout seul, assis par terre, là où vous êtes maintenant, et il regardait couler la rivière, comme s’il eût voulu compter toutes les gouttes d’eau. J’ai cru qu’il était malade, et j’ai été, par deux fois, lui offrir d’entrer à la maison pour se rafraîchir. Quand j’approchais de lui, il sautait comme un homme qu’on réveille, et il prenait un air fâché. Puis, tout de suite, il avait un visage très-doux et très-bon, et il me remerciait. Il a fini par accepter un morceau de pain et un verre d’eau, pas davantage.

— C’est Henri ! s’écria le petit Edouard qui, pendu à la robe de sa mère, écoutait avec attention. Tu sais bien, maman, qu’Henri ne boit jamais de vin.

Madame de Blanchemont rougit, pâlit, rougit encore, et d’une voix qu’elle s’efforçait en vain d’assurer, elle demanda ce que cet étranger était venu faire dans le pays.

— Je n’en sais rien, répondit le farinier qui, fixant son regard pénétrant sur le beau visage ému de la jeune dame, se dit en lui-même :

— En voilà encore une qui a, comme moi, son idée dans la tête !

Et, voulant satisfaire autant que possible la curiosité de Marcelle sur l’étranger, et la sienne propre sur les sentiments de son hôtesse, il entra complaisamment dans tous les détails qu’elle attendait avec anxiété.

L’étranger était arrivé à pied, il y avait environ quinze jours. Il avait erré deux jours dans la Vallée-Noire, et on ne l’avait plus revu. On ne savait pas où il avait passé la nuit ; le meunier présumait que c’était à la belle étoile. Il ne paraissait pas très nanti d’argent. Il avait pourtant offert de payer son maigre repas au moulin ; mais sur le refus du meunier, il avait remercié avec la simplicité d’un homme qui ne rougit pas d’accepter l’hospitalité d’un homme de même condition que lui. Il était vêtu comme un ouvrier propre ou comme un bourgeois de campagne, avec une blouse et un chapeau de paille. Il avait un bien petit havre-sac sur le dos, et, de temps en temps, il le mettait sur ses genoux, en tirait du papier et avait l’air d’écrire comme s’il eût pris des notes. Il avait été à Blanchemont, à ce qu’il disait, mais personne ne l’y avait vu. Cependant, il parlait de la ferme et du vieux château comme un homme qui a tout examiné. En mangeant son pain et buvant son eau, il avait fait beaucoup de questions au meunier sur l’étendue des terres, sur leur rapport, sur les hypothèques dont elles étaient grevées, sur la réputation et le caractère du fermier, sur les dépenses de feu M. de Blanchemont, sur ses autres terres, etc. ; enfin, on avait fini par le prendre, au moulin, pour un homme d’affaires envoyé par quelque acheteur, pour avoir des informations et reconnaître la qualité du terrain.

— Car il paraît que la terre de Blanchemont va être mise en vente, si elle ne l’est pas déjà, ajouta le meunier, qui n’était pas tout à fait aussi dégagé de la fièvre de curiosité particulière aux paysans de l’endroit, que le prétendait sa mère.

Marcelle, qu’une bien autre sollicitude agitait, entendit à peine la réflexion qui terminait ce récit.

— Quel âge pouvait avoir cet étranger ? Demanda-t-elle.

— Si sa figure ne ment pas, dit la meunière, il peut avoir l’âge de Louis, de vingt-quatre à vingt-cinq ans environ.

— Et… comment est-il de figure ? Est-il brun, de moyenne taille ?

— Il n’est pas grand et il n’est pas blond, dit le meunier. Il n’a pas une vilaine figure, mais il est pâle comme un homme qui ne jouit pas d’une grosse santé.

— Ce pourrait être Henri, pensa Marcelle, bien que ce portrait un peu rudement esquissé, ne répondit pas assez à l’idéal qu’elle portait dans son cœur.

— C’est un homme qui ne sera peut-être pas très coulant en affaires, reprit le Grand-Louis : car pour obliger M. Bricolin, le fermier de Blanchemont, qui veut se porter acquéreur, et pour dégoûter un peu celui-là, je m’amusais à déprécier la propriété ; mais ce garçon ne se laissait pas endormir. La terre vaut ceci et cela, disait-il, et il comptait le revenu, les charges, les frais sur le bout de ses doigts, comme un quelqu’un qui s’y connaît, et qui n’a pas besoin de longues paroles, le verre en main, à la mode du pays, pour voir le fort et le faible d’une affaire.

— Allons, je suis folle, pensa madame de Blanchemont ; cet étranger est le premier venu, quelque régisseur chargé de placer des fonds dans le pays, et son air triste, sa rêverie au bord de l’eau, c’est tout simplement le résultat de la chaleur et de la fatigue. Quant à ce nom d’Henri, c’est un hasard qu’il le porte, si tant est que ce