Page:Sand - Albine, partie 1 (La Nouvelle Revue, 1881).djvu/22

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voix et de lumières dans les nuages. Je résolus d’aller rejoindre Champorel et je pouvais fort bien y aller seul ; mais un des domestiques qui m’avaient servi voulut absolument m’accompagner, assurant qu’il fallait bien connaître le chemin pour s’y risquer même avec un falot en temps de nuée ; je trouvai le père Champorel installé au coin d’un bon feu dans une maisonnette fort propre occupée par un des gardes de la propriété.

— Comment ! s’écria le Caleb en me voyant, Monsieur ne dort pas ! Il veut donc s’exposer à attraper du mal par cette nuit maudite ?

— Eh bien ! et vous, monsieur Champorel ! à votre âge ! C’est moi qui devrais vous gronder.

— Oh ! il n’y a pas d’âge qui tienne, quand on est inquiet ! La nuit est mauvaise, je vous dis, très mauvaise, même dans les bas, à preuve qu’il y a ici un voyageur pour… dont le cocher a été forcé de s’arrêter. Puisque vous voilà, il faut vous en retourner au château, monsieur Odoard et emmener le jeune voyageur. C’est un enfant qui a besoin de repos et M. le duc serait fâché si, en son absence, on manquait aux devoirs de l’hospitalité. Vous direz qu’on lui donne une chambre et tout ce dont il aura besoin, et puis vous vous recoucherez !

— Je n’ai pas d’ordres à donner au château, monsieur Champorel ; c’est vous qui allez y retourner avec le voyageur, si bon vous semble. Moi j’ai dormi, je ne suis pas fatigué ; d’ailleurs je suis jeune et très dur à la fatigue. Je vous donne ma parole d’honneur d’occuper ici votre poste et d’y rester jusqu’au jour, si M. le duc n’arrive pas auparavant.

— Et pourquoi feriez-vous cela, monsieur Odoard ? Vous ne connaissez pas assez mon maître…

— Je vous connais assez pour m’intéresser à vous, monsieur Champorel, si vous voulez bien le permettre.

— Vous êtes un grand cœur, monsieur, ça ne m’étonne pas ; j’avais vu cela du premier coup d’œil. Mais…

Il insista pour me renvoyer ; j’insistai pour rester, et, après un combat de générosité où mon obstination triompha de la sienne, il se décida à aller faire ses offres de service au voyageur qui était resté dans sa voiture. Il revint en disant que le