Page:Sand - Antonia.djvu/263

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Eh bien, je vous déclare, madame, que nous n’étions pas fort heureux alors, et pourtant nous nous aimions beaucoup ; ma femme n’était pas vaine, nous n’avions jamais vécu dans l’aisance, et nous ne connaissions pas le luxe. Nous savions nous priver ; mais nous étions inquiets, ma femme, de me voir travailler la moitié des nuits, et trotter, fatigué et enrhumé, à toutes les heures et par tous les temps ; moi, de la voir privée de bon air et de bonne nourriture, attelée sans répit aux soins du ménage et aux labeurs de la maternité. C’était un souci cuisant et continuel que nous avions l’un pour l’autre. Je vous jure que plus nous nous aimions, plus nous étions tourmentés et privés de bonheur véritable. Nous avons perdu deux enfants, l’un qu’il a fallu mettre en nourrice à la campagne et qui a été mal soigné, l’autre que nous avons voulu garder à la maison et que le mauvais air de Paris, joint à la débile santé qu’il tenait de sa mère, a empêché de se développer. Si nous avons réussi à élever le troisième, c’est qu’il nous était venu un peu d’aisance à force d’épargne et d’activité. Nous voilà aujourd’hui fort contents et assez tranquilles ; mais nous avons quarante ans, et nous avons beaucoup souffert ! Notre jeunesse a été un combat et souvent un martyre. Telle est la vie du petit bourgeois de Paris, madame la comtesse ; celle du pauvre artiste est encore pire, car sa profession est moins assurée que la mienne. On a toujours des intérêts à débattre qui font recourir au procureur, on n’a pas toujours besoin