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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

déjà, et d’examiner leurs penchants, leurs habitudes.

Vous saurez tout cela, et, quelque talent, quelque mérite que je vous reconnaisse, vous ne changerez pas la face du monde d’une manière bien importante ou bien utile. J’ai mes idées là-dessus. Je n’espère ni ne désire vous les faire partager ; car ce sont des idées qui font souffrir ceux qui les ont et qui ne servent à rien pour les autres. Mais je suis sûre que vous reviendrez plus avancé, plus rempli, par conséquent plus calme et plus apte aux choses réelles.

Le seul inconvénient que je voie à cette détermination, c’est qu’un séjour nouveau avec des chefs saint-simoniens augmentera en vous le sentiment de fanatisme pour des hommes et des noms propres. Je n’aime pas ce sentiment, je le trouve petit, ravalant et niais. Je l’éprouve souvent, et il n’y a pas vingt-quatre heures que j’ai eu une forte lutte à soutenir contre moi-même pour m’en défendre, en présence d’un homme politique d’un très grand aspect.

Je ne me suis enrôlée sous le drapeau d’aucun meneur, et, tout en conservant estime, respect et admiration pour tous ceux qui professent noblement une religion, je reste convaincue qu’il n’y a pas sous le ciel d’homme qui mérite qu’on plie le genou devant lui. Mettez-vous au service d’une idée, et non pas au pouvoir d’Enfantin. Les idées se modifient et s’élargissent en présence de la vérité. Les systèmes rêvés par des individus sont toujours arrêtés au beau milieu du progrès par la fantaisie, l’erreur ou l’impuissance du