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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

C’est Bocage, qui se donne un mal affreux pour moi, et que je suis obligée de seconder par correspondance, n’ayant pas le courage de me fourrer en personne dans cette pétaudière.

Maurice est à Paris, qui fait de la peinture et attend l’Exposition (laquelle s’ouvre aujourd’hui). Je suis seule ici avec le petit Lambert, que vous ne connaissez pas, je crois, quoiqu’il soit avec nous depuis six ans. Mais je crois qu’il était absent quand vous êtes venu. C’est le plus gentil de mes enfants, et il a beaucoup de talent pour la peinture. Mais nous sommes comme des corps sans âme quand Maurice n’est pas ici.

Je travaille tant que je peux, mais je ne peux guère, étant souffrante et sans cesse interrompue par des lettres pressées, et mille détails d’affaires et d’intérieur. Les artistes et les poètes n’ont jamais le temps de faire ce qu’ils préfèrent à toute autre occupation, soyez-en convaincu. Les banalités du monde en distrayent beaucoup. Les soins de l’intérieur, qui ne sont, après tout, que les soucis et les devoirs de la famille, en dérangent d’autres qui n’ont pourtant pas à se faire le reproche de sacrifier aux vanités d’ici-bas.

Vous enragez, vous, avec vos chiffres et cette dure nécessité de penser au pain du corps avant celui de l’âme ! C’est peut-être un rude bienfait de la Providence, qui nous prive de nos joies intellectuelles pour nous en rendre la jouissance plus complète et plus féconde quand, par hasard, nous pouvons la saisir au vol.