Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/220

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mais le plaisir d’être utile est une compensation suffisante. Vous ne me devez donc rien, et la satisfaction que vous éprouvez n’augmente en rien mes mérites. Si j’étais galant, je dirais même qu’elle les efface entièrement ; mais il ne m’appartient pas de vous dire de ces choses-là, et je ne vous les dirai pas, soyez tranquille, madame la comtesse.

DIANE. — Ah ! si vous les pensiez, vous ne seriez peut-être pas si timide pour les dire ou si orgueilleux pour les supprimer.

FLORENCE. — Je ne suis ni orgueilleux, ni timide, madame, et je vois les choses comme elles sont. Vous ne pouvez dire à personne la cause de la reconnaissance et de l’amitié que vous prétendez me devoir. Vous devez en faire un mystère, et le mystère est incompatible avec l’amitié.

DIANE. — Eh bien, pourquoi cela ? Vous n’êtes guère romanesque, si vous ne sentez pas que le mystère est un charme, un attrait de plus dans les sentiments nobles et purs.

FLORENCE. — Non, madame, je ne suis pas romanesque, je l’avoue. Votre intendant, en m’engageant à votre service, n’a point exigé cela de moi.

DIANE. — Mais après ce qui s’est passé aujourd’hui, j’aurais cru qu’un philosophe, un poète, car vous êtes l’un et l’autre, s’élèverait tout naturellement au-dessus de certaines misères réelles ; qu’il verrait sans humeur et sans dépit certaines limites apparentes gêner l’expansion de mes sentiments ; mais qu’il comprendrait que mon cœur est exempt de préjugés, et que je puis nourrir en secret, pour lui, une amitié douce, chaste et profonde, comme le dévouement qui l’a fait naître. Moi, j’appelle illusion, chimère et mensonge, cette vie positive, cette vie de convenances et d’hypocrisie que je subis et que je déteste. J’appelle vérité tout ce que Dieu inspire et approuve, et le roman me paraît la vie comme elle n’est pas, mais comme elle doit être. Donc, être romanesque, c’est être dans la vérité absolue. Un disciple de l’idéal, comme vous devez l’être, peut-il ici me contredire ?