Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/83

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DAMIEN. — Oui, pour nous faire flanquer à la porte.

EUGÈNE. — Qu’est-ce que ça nous fait ? Si elle n’est pas contente, nous lui chanterons la Marseillaise. Mais qu’est-ce qui nous espionne donc par là ? Tiens, je crois que c’est le paysan d’hier soir, l’homme au chapeau ! Pourquoi nous guette-t-il derrière ce buisson ? Il a l’air d’un chouan en embuscade.

MAURICE. — Il nous observe, parce qu’il est curieux, et il n’ose pas nous approcher, parce qu’il se méfie. Le paysan d’ici est comme cela ; il a cru pendant quarante ans qu’on levait des plans pour reprendre les biens nationaux ; à présent, il croit que c’est pour partager la terre.

DAMIEN. — Qu’est-ce que tu parles de partager la terre ? Eh bien, et moi qui en ai plein une caisse d’oranger sur le balcon de ma mansarde, à Paris ! Tu me lèveras un plan de ma terre, pour que je puisse la réclamer un jour !


GERMAIN et PIERRE, derrière le buisson.


GERMAIN. — Entends-tu ce qu’ils disent ?

PIERRE. — Non, j’attrape un mot par-ci par-là, ils parlent de terre, et le petit maigre a dit à monsieur Maurice : Lève-moi un plan de la mienne.

GERMAIN. — Je te disais bien ! Va donc voir un peu ce qu’ils font !

PIERRE. — Ma foi non ! Ils ont l’air de se cacher. Ils se sont mis dans les branches. Mêmement, il y en a un qui voulait monter sur l’arbre ! Ça ne serait pas honnête de vouloir les questionner.

GERMAIN. — Va donc, va donc, innocent ! Faut te mettre bien avec eux. Si c’est pour le partage et que nous n’y attrapions rien, faut pour le moins tâcher de ne rien y perdre ! Allons, allons, va leur z’y dire bonsoir, ça ne coûte rien ! Moi, je m’en vas tout doucement à la maison, et je ferai assavoir à la Maniche que ton bail est signé.

(Il s’en va. Pierre sort du buisson et avance un peu, puis s’arrête interdit.)

MAURICE. — Hé ! dites donc, maître Pierre, un mot ! Nous avons quelque chose à vous rendre.