Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/11

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tint compte des prudentes hésitations de son cheval, et il le força de se livrer au hasard d’une pente, que chaque pas du docile animal trouvait plus inégale et plus rapide. Mais tout à coup il s’arrêta, se rejeta en arrière par un vigoureux coup de reins, et le cavalier, un peu ébranlé de la secousse, vit, à la lueur d’un grand éclair, qu’il était sur l’extrême versant d’un précipice à pic, et qu’un pas de plus l’aurait infailliblement entraîné au fond de la Creuse.

La pluie commençait à tomber, et une tourmente furieuse agitait les cimes des vieux châtaigniers qui se trouvaient au niveau de la route. Ce vent d’ouest poussait précisément l’homme et le cheval vers la rivière, et le danger devenait si réel, que le voyageur fut forcé de mettre pied à terre, afin d’offrir moins de prise au vent, et de mieux diriger sa monture dans les ténèbres. Ce qu’il avait entrevu du site à la lueur de l’éclair lui avait paru admirable, et d’ailleurs la position où il se trouvait flattait ce goût d’aventures qui est propre à la jeunesse.

Un second éclair lui permit de mieux distinguer le paysage, et il profita d’un troisième pour familiariser sa vue avec les objets les plus rapprochés. Le chemin ne manquait pas de largeur, mais cette largeur même le rendait difficile à suivre. C’était une demi-douzaine de vagues passages marqués seulement par les pieds des chevaux et les ornières, formant diverses voies entrecroisées comme au hasard sur le versant d’une colline ; et, comme il n’y avait là ni haies, ni fossés, ni trace aucune de culture, le sol avait livré ses flancs pelés à toutes les tentatives d’escalade qu’il avait pris envie aux passants de faire ; chaque saison voyait ainsi ouvrir une route nouvelle, ou reprendre une ancienne que le temps et l’abandon avaient raffermie. Entre chacun de ces tracés capricieux s’élevaient des monticules hérissés de rochers ou de touffes de bruyères,