Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/143

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d’hui plus considéré que moi. Et puis je ne suis plus connu de personne, je suis trop vieux ; je ne sais pas même à qui m’adresser, j’ai oublié tout cela. Que M. Cardonnet veuille bien s’en donner la peine, et cet homme ne sera point recherché pour son délit de vagabondage. »

Après ce long discours, M. de Boisguilbault fit un grand soupir comme s’il eût été brisé de fatigue. Mais Émile avait déjà remarqué cette étrange habitude qu’il avait de soupirer, et qui n’était précisément ni l’étouffement d’un asthmatique, ni l’expression d’une douleur morale. C’était comme un tic nerveux, qui n’altérait pas l’impassibilité de sa figure, mais dont la fréquence réagissait sur les nerfs de l’auditeur et finissait par produire chez Émile un malaise douloureux.

« Je pense, monsieur le marquis, dit Émile qui était curieux de le tâter un peu, que vous auriez fort mauvaise opinion d’une société où un privilège quelconque, soit de naissance, soit de fortune, serait l’unique protection du pauvre ou du faible contre des lois trop rigoureuses. J’aime mieux croire que la force morale et l’influence sont à celui qui sait le mieux invoquer les lois de la clémence et de l’humanité.

— En ce cas, monsieur, agissez à ma place », répondit le marquis.

Il y avait de l’humilité et de l’éloge dans cette réponse laconique, et pourtant il y avait peut-être aussi de l’ironie. « Qui sait, se disait Émile, si ce vieux misanthrope n’est pas un satirique fort cruel ? Eh bien, je me défendrai. »

« Je suis prêt à faire tout ce qui dépendra de moi pour votre protégé, répondit-il ; et si j’échoue, ce sera faute de talent, non faute d’activité et de volonté. »

Peut-être le marquis ne comprit-il pas le reproche ; il ne sembla frappé que d’un mot échappé, pour la seconde