Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/153

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Et dans la tension pénible de sa volonté, M. Cardonnet frappait du pied le rivage avec une sorte d’enthousiasme furieux.

Cependant il en revint à penser que de son propre sein était sorti un obstacle plus effrayant pour l’avenir que le torrent et les tempêtes. Son fils pouvait tout contrarier ou du moins tout détruire en un jour. Quelles que soient l’âpreté et la personnalité jalouse de l’homme, il ne peut jamais se satisfaire en travaillant pour lui seul, et il n’est point de capitaliste qui ne vive dans l’avenir par les liens de la famille. Cardonnet sentait au fond de ses entrailles un amour sauvage pour son fils. Oh ! s’il avait pu refondre cette âme rebelle, et identifier Émile à sa propre existence ! Quel orgueil, quelle sécurité n’eût-il pas goûtés ? Mais cet enfant, qui avait des facultés éminentes pour tout ce qui n’était pas le vœu de son père, semblait avoir conçu pour la richesse un mépris systématique, et il fallait trouver un joint, un point vulnérable pour faire entrer en lui cette passion terrible. Cardonnet savait bien quelles cordes il fallait faire vibrer ; mais pourrait-il contrarier et changer assez la nature de son propre esprit et de son propre talent, pour ne produire aucune dissonance ? L’instrument était à la fois délicat et puissant. La moindre faute d’harmonie dans le système qu’il fallait exposer trouverait un juge attentif et perspicace.

Enfin il fallait que Cardonnet, cet homme à la fois violent et habile, mais en qui les habitudes de domination l’emportaient sur celles de la ruse, se livrât à lui-même un combat terrible, étouffât toute émotion emportée, et parlât le langage d’une conviction qui n’était pas tout à fait la sienne. Enfin, se sentant plus calme et se croyant suffisamment préparé, il fit appeler Émile et retourna attendre à la même place où il avait été plongé dans une longue et pénible méditation.