Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/180

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avait des appointements qui le mettaient à l’abri du besoin. Il essaya de le faire causer, se disant qu’il découvrirait peut-être, sous cette épaisse enveloppe, quelque trait de flamme, quelque motif de sympathie, qui lui ferait de la société de ce jeune homme une ressource morale dans sa détresse. Mais M. Cardonnet choisissait ses fonctionnaires d’un œil et d’une main sûrs. Constant Galuchet était un crétin ; il ne comprenait rien, il ne savait rien en dehors de l’arithmétique et de la tenue des livres. Quand il avait fait des chiffres pendant douze heures, il lui restait à peine assez de raisonnement pour attraper des goujons.

Cependant Émile lui fit dire, par hasard, quelques paroles qui jetèrent une clarté sinistre dans son esprit. Cette machine humaine était capable de supputer les profits et les pertes, et d’établir la balance au bas d’une feuille de papier. Tout en montrant la plus parfaite ignorance des projets et des ressources de M. Cardonnet, Constant fit l’observation que la paie des ouvriers était exorbitante, et que si, dans deux mois, on ne la réduisait de moitié, les fonds engagés dans l’affaire seraient insuffisants.

« Mais cela ne peut pas inquiéter monsieur votre père, ajouta-t-il ; on paie l’ouvrier comme on nourrit le cheval à proportion du travail qu’on exige. Quand on veut doubler l’ouvrage on double le salaire, comme on double l’avoine. Puis, quand on n’est plus si pressé, on baisse et on rationne à l’avenant.

— Mon père n’agira pas ainsi, dit Émile : pour des chevaux peut-être, mais non pour des hommes.

— Ne dites pas cela, monsieur, reprit Galuchet ; monsieur votre père est une forte tête, il ne fera pas de sottises, soyez tranquille. »

Et il emporta ses goujons, charmé d’avoir rassuré le fils sur les apparentes imprudences du père.