Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/185

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— Comment, depuis deux ou trois jours ?

— Mais oui, depuis trois ou quatre jours, même ! il t’est arrivé plusieurs fois de te tourmenter de ce que nous deviendrions si, ce qu’à Dieu ne plaise, nous perdions ton bon père.

— Si nous le perdions ! s’écria Gilberte. Oh ! ne dis pas un mot pareil, cela fait frémir ; et je n’y ai jamais pensé. Oh ! non, je ne pourrais pas penser à cela !

— En bien, ne voilà-t-il pas que vous êtes tout en larmes ? Fi ! mademoiselle ! voulez-vous faire pleurer aussi votre mère Janille ? oui-dà, M. Antoine serait content s’il vous voyait les yeux rouges en rentrant ! Il serait capable de pleurer aussi, le cher homme ! Allons, tu n’as pas assez promené aujourd’hui, mon enfant, serre ta laine, et allons faire manger nos poules. Ça te distraira de voir les jolis perdreaux que ta petite Blanche a couvés. »

Émile entendit un baiser maternel de Janille clore ce discours, et comme ces deux femmes allaient le trouver à la porte, il s’éloigna et toussa un peu pour les avertir de son arrivée.

« Ah ! s’écria Gilberte, quelqu’un dans la cour ! Je me sens toute en joie, je suis sûre que c’est mon père ! »

Et elle s’élança étourdiment à la rencontre d’Émile, si vite, qu’en se trouvant avec lui sur le seuil de la porte elle faillit tomber dans ses bras. Mais quelle que fût sa confusion en reconnaissant sa méprise, elle fut moindre que le trouble d’Émile ; car, dans sa candeur, elle en sortit par un éclat de rire, tandis qu’à l’idée d’une accolade qui ne lui était pas destinée, mais qu’il avait été bien près de recevoir, le jeune homme perdit tout à fait contenance.

Gilberte était si belle avec ses yeux encore humides de larmes et son rire enfantin et frais, qu’il en eut comme un éblouissement, et ne se demanda plus si c’était le bon Antoine,