Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/225

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aussi peu aimé que je le suis, serait plus nuisible qu’utile au progrès de la vérité.

« Je ne sais pas mentir, et si quelqu’un se fût donné la peine de venir m’interroger, depuis ces dernières années que mon esprit est fixé, il est probable que je lui eusse dit ce que je viens de vous dire, mais le cercle de la solitude s’agrandit chaque jour autour de moi, et je n’ai pas le droit de m’en plaindre.

« Pour plaire, il faut être aimable, et je ne sais point me rendre tel, Dieu m’ayant refusé certains dons qui sont impossibles à feindre. »

Émile sut trouver des paroles affectueuses et vraies, pour adoucir, autant qu’il était en lui, l’amertume secrète qui se cachait sous la résignation de M. de Boisguilbault.

« Il m’est bien facile de me contenter du présent, lui dit le vieillard avec un triste sourire. J’ai peu d’années à vivre ; quoique je ne sois ni très vieux ni très malade, ma vie est usée, je le sens, et chaque jour, mon sang se refroidit et se congèle. Je pourrais me plaindre peut-être de n’avoir point eu de joies dans le passé ; mais quand le passé a fui devant nous, qu’importe ce qu’il a été ? ivresse ou désespoir, vigueur ou faiblesse, tout a disparu comme un songe.

— Mais non pas sans laisser des traces, reprit Émile. Quand même le souvenir lui-même s’effacerait, les émotions douces ou pénibles ont déposé en nous leur baume ou leur poison, et notre cœur est calme ou brisé, selon ce qui l’a affecté. Jadis, je crois que vous avez beaucoup souffert, quoique votre courage ne veuille pas descendre à la plainte, et cette souffrance, que vous cachez avec trop de fierté peut-être, augmente mon respect et ma sympathie pour vous.

— J’ai plus souffert par l’absence du bonheur que par