Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/260

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Émile, j’ai reconnu que je ne pouvais plus vivre seul.

« Les vieillards sont des enfants pour s’éprendre d’un bonheur nouveau ; mais quand il s’agit de le perdre, ils ne se consolent pas comme les enfants. Ils redeviennent vieillards, et ils meurent.

« Ne vous embarrassez pas de ce que je vous dis là : c’est la fièvre qui me donne cette expansion. Quand je serai guéri, je ne le dirai plus, je ne le penserai même plus ; mais je le sentirai toujours à l’état d’instinct à travers mon apathie.

« Ne vous croyez pas enchaîné pour cela à ma triste vieillesse. Il est fort indifférent que je vive un an de plus ou de moins, et qu’une main amie ferme les yeux de celui qui a vécu seul. Mais puisque vous voilà revenu, merci ! ne parlons plus de moi, mais de vous. Qu’avez-vous fait durant tous ces tristes jours ?

— J’ai été triste moi-même de les passer loin de vous, répondit Émile.

— C’est possible ! Telle est la vie, tel est l’homme. Se faire souffrir soi-même en faisant souffrir les autres ! C’est là une grande preuve de la solidarité des âmes ! »

Émile passa deux heures auprès du marquis, et le trouva plus expansif et plus affectueux qu’il ne l’avait encore été. Il sentit augmenter son attachement pour lui et se promit de ne plus le faire souffrir. Et comme, en le quittant, il s’inquiétait de l’avoir laissé parler avec animation :

« Soyez tranquille, lui dit le marquis. Revenez demain, et vous me trouverez debout. Ce n’est pas cela qui fatigue, c’est l’absence d’expansion qui dessèche et qui tue. »