Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/273

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lointains d’une voix mâle, qui ne lui paraissait pas inconnue, le firent tressaillir. Il se releva et courut au bord du précipice. Alors, sur le ravin opposé, il vit trois personnes descendre le sentier.

Un homme en blouse et en chapeau gris à larges bords marchait le premier, et se retournait de temps en temps pour avertir ceux qui le suivaient de prendre garde à eux ; après lui venait un paysan conduisant un âne par la bride, et, sur cet âne, une femme en robe lilas bien pâle, en chapeau de paille bien modeste.

Émile s’élança à leur rencontre, sans se demander si Janille avait parlé, si l’on se tenait en garde contre lui, si on allait l’accueillir froidement.

Il courait et bondissait comme une pierre lancée sur le flanc escarpé de l’abîme. Il partit à vol d’oiseau, franchit le torrent qui bondissait avec de vaines menaces sur les roches glissantes, et arriva sur l’autre versant, pour recevoir l’accolade joyeuse du bon Antoine, et prendre des mains de Sylvain Charasson la bride de la modeste monture qui portait Gilberte et son doux sourire, et sa vive rougeur, et son air de joie vainement contenue. Janille n’était pas là, Janille n’avait point parlé !

Comme le bonheur paraît plus doux après la peine, et comme l’amour répare vite le temps perdu à souffrir ! Émile ne se souvenait plus de la veille et ne songeait plus au lendemain.

Quand il se retrouva dans les ruines de Crozant, conduisant en triomphe sa bien-aimée, il brisa toutes les branches de broussailles qu’il put atteindre, et les jeta sous les pieds de l’âne, comme autrefois les Hébreux semaient de perles les traces de l’humble monture du divin maître.

Puis il prit Gilberte dans ses bras pour la poser sur le plus beau gazon qu’il put choisir, quoiqu’elle n’eût aucun