Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/291

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Pendant ce temps-là, Gilberte caressait les naseaux de Corbeau et passait sa petite main dans les flots de sa noire crinière. Émile sentit battre son cœur comme si un courant magnétique lui apportait ces caresses. Il faillit faire, sur le bonheur de Corbeau, quelque réflexion aussi ingénue que celle dont Galuchet eût été capable en pareil cas ; mais il se contenta d’être bête en silence. On est si heureux quand, avec de l’esprit, on se sent pris de cette bêtise-là !

Il faisait tout à fait sombre quand ils arrivèrent à Fresselines. Les arbres et les rochers ne présentaient plus que des masses noires d’où sortait le grondement majestueux et solennel de la rivière.

Une fatigue délicieuse et la fraîcheur de la nuit jetaient Émile et Gilberte dans une sorte d’assoupissement délicieux. Ils avaient devant eux tout le lendemain, tout un siècle de bonheur.

L’auberge où l’on s’arrêta, et qui était la meilleure du hameau, n’avait que deux lits dans deux chambres séparées. On décida que Gilberte aurait la meilleure, que M. Antoine s’arrangerait de l’autre avec Émile, en prenant chacun un matelas. Mais quand on en fut à vérifier le mobilier, il se trouva qu’il n’y avait qu’un matelas dans chaque lit, et Émile se fit un plaisir d’enfant de coucher sur la paille de la grange.

Cet arrangement, qui menaçait Charasson d’un sort pareil, sembla beaucoup contrarier le page de Châteaubrun. Ce jeune gars aimait ses aises, surtout en voyage.

Habitué à suivre son maître dans toutes ses courses, il se dédommageait de l’austérité à laquelle le condamnait Janille à Châteaubrun, en mangeant et dormant dehors à discrétion.

M. Antoine, tout en le persiflant avec une rude gaieté, lui passait toutes ses fantaisies, et se faisait son esclave