Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/60

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que l’eau montait dans son jardin et envahissait toute l’usine. Il semblait céder à regret la place à ce fléau qu’il avait méprisé et qu’il affectait de mépriser encore. Enfin, on le vit distinctement aux fenêtres de sa maison avec madame Cardonnet, tandis que les ouvriers épars s’étaient enfuis sur la hauteur, abandonnant leurs vestes et les instruments de leur travail dans la vase. Quelques-uns, surpris par ce déluge aux premiers étages de l’usine, étaient montés à la hâte sur les toits, et si les plus avisés se réjouissaient intérieurement de gagner à ce désastre la prolongation de leurs travaux lucratifs, la plupart s’abandonnaient à un sentiment naturel de consternation en voyant le résultat de leurs fatigues perdu ou compromis.

Les pierres, les murs fraîchement crépis, les solives récemment taillées, tout ce qui n’offrait pas une grande résistance flottait au hasard au milieu des tourbillons d’écume ; les ponts à peine terminés s’écroulaient séparés des chaussées encore fraîches qui ne pouvaient plus les soutenir ; le jardin était à moitié envahi, et l’on voyait les vitrages de la serre, les caisses de fleurs et les brouettes de jardinier voguer rapidement et fuir à travers les arbres.

Tout à coup on entendit de grands cris dans l’usine. Un énorme train de bois de construction avait été poussé avec violence contre les œuvres vives de la machine principale, et le bâtiment, violemment ébranlé, semblait prêt à s’engloutir. Il y avait au moins douze personnes, tant hommes que femmes et enfants, sur le faîte. Tous criaient et pleuraient. Émile sentit une sueur froide le gagner. Indifférent aux périls qu’il courait lui-même si le chêne venait à être déraciné, il s’effrayait du destin de ces familles qu’il voyait s’agiter dans la détresse. Il fut au moment de se précipiter dans l’eau pour voler à leur secours ; mais il entendit la voix puissante de son père