Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/66

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.




VI.

JEAN LE CHARPENTIER.


« Prenez un crayon, Émile, dit l’industriel à son fils, qui le suivait dans la crainte de quelque danger pour sa personne ; ne faites pas d’erreur dans les chiffres que je vais vous dicter… Une… deux… trois roues brisées ici… La cage emportée… le grand moteur endommagé… trois mille… cinq… sept ou huit… Prenons le maximum : c’est le plus sûr en affaires… Écrivez huit mille francs… La digue rompue ?… c’est étrange !… Écrivez quinze mille… Il faudra la refaire tout entière en ciment romain… Voilà un angle qui a fléchi… Écrivez, Émile… Émile, avez-vous écrit ?… »

Pendant une heure, M. Cardonnet fit ainsi le devis de ses pertes et de ses prochaines dépenses ; et quand son fils fut sommé d’en dresser le total, il haussa les épaules d’impatience en voyant que, soit distraction soit défaut d’habitude, le jeune homme ne s’en acquittait pas aussi rapidement qu’il l’eût souhaité.

« As-tu fait ? dit-il au bout de deux ou trois minutes d’attente contenue.

— Oui, mon père… cela monte à quatre-vingt mille francs environ.

— Environ ? reprit M. Cardonnet en fronçant le sourcil. Qu’est-ce que ce mot-là ? »

Et fixant sur lui des yeux animés par une pénétration railleuse :

« Allons, dit-il, je vois que tu es un peu engourdi pour avoir perché sur un arbre. Moi, j’ai fait mon calcul de tête, et je suis fâché d’avoir à te dire qu’il était prêt avant que tu eusses taillé ton crayon. Il y a là pour