Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/74

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Émile trouvait les conditions de son père bien dures ; mais le sort de Jean allait le devenir bien davantage, s’il les refusait. Il essaya de les faire transiger.

« Brave Jean, dit-il en le retenant, réfléchissez, je vous en conjure. Deux ans sont bientôt passés, et grâce aux petites économies que vous pourrez faire pendant ce temps, d’autant plus, ajouta-t-il en regardant M. Cardonnet d’un air à la fois suppliant et ferme, que mon père vous nourrira en sus du salaire convenu…

— Vrai ? dit Jean ému.

— Accordé, répondit M. Cardonnet.

— Eh bien ! Jean, vos vêtements sont peu de chose, et ma mère et moi nous nous ferons un plaisir de remonter votre garde-robe. Vous aurez donc, au bout de deux ans, mille francs nets ; c’est assez pour bâtir une maison de garçon à votre usage, puisque vous êtes garçon.

— Veuf, monsieur, dit Jean avec un soupir, et un fils mort au service !

— Au lieu que si tu manges ton salaire chaque semaine, reprit Cardonnet père sans s’émouvoir, tu le gaspilleras, et au bout de l’année, tu n’auras rien bâti et rien conservé.

— Vous prenez trop d’intérêt à moi : qu’est-ce que ça vous fait ?

— Cela me fait que mes travaux, interrompus sans cesse, iront lentement, que je ne t’aurai jamais sous la main, et que dans deux ans, lorsque tu viendras m’offrir la prolongation de tes services, je n’aurai plus besoin de toi. J’aurai été forcé de confier ton poste à un autre.

— Vous aurez toujours des travaux d’entretien ! Croyez-vous que je veuille vous faire banqueroute ?

— Non, mais j’aimerais mieux ta banqueroute que des retards.

— Ah ! que vous êtes donc pressé de jouir ! Eh bien ! voyons,