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LE COMPAGNON

moins du monde. — Il n’y paraissait guère tout à l’heure, dit le comte ; j’ai cru que tu prenais ta course pour le Grand-Désert. — Puisque vous rentrez, maître Pierre, dit Yseult au menuisier qui se retirait, auriez-vous la bonté de dire à Julie, en passant, qu’elle ne s’occupe plus de mon amazone ? Je ne sortirai pas demain, ajouta-t-elle en se tournant vers Joséphine, mais d’un ton trop net pour que Pierre, en s’éloignant, ne l’entendit pas.

Elle tint parole, et les prières de sa cousine la trouvèrent inébranlable. Le comte eût désiré qu’elle se montrât moins farouche, et qu’elle ne contrariât pas ses projets de rapprochement avec le voisinage seigneurial. Mais il avait montré devant elle tant d’éloignement et de dédain philosophique pour ces gens-là qu’il lui était bien impossible de se rétracter clairement.

Pierre nageait dans un océan de bonheur. Il ne pouvait pas se dissimuler l’amour qu’il inspirait ; mais cet amour était fait de telle sorte qu’il ne pouvait exprimer sa reconnaissance. Rien ne l’autorisait à formuler ses pensées, et d’ailleurs il n’en sentait pas le besoin. Jamais passion ne fut plus absolue, plus dévouée, plus enthousiaste de part et d’autre ; et pourtant jamais il n’y eut amour plus contenu, plus muet, plus craintif. Il y avait comme un contrat tacite passé entre eux. Quelqu’un qui aurait entendu les trois ou quatre paroles que Pierre échangeait chaque jour à la dérobée avec Yseult, eût pensé qu’elles étaient le résultat d’une intimité consacrée par des nœuds indissolubles et des promesses formelles. Personne n’eût voulu croire que le mot d’amour n’avait jamais été prononcé entre eux, et que la virginité de leurs sens n’avait pas été effleurée par le plus léger souffle.

Joséphine courut la chasse dans la brillante calèche de la comtesse. Mais lorsque celle-ci vit que, de son rêve d’alliance et de fortune, il ne lui restait que Joséphine