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PROCOPE LE GRAND.

rentré dans l’Idéal. Et de l’Idéal il redescendra pour se manifester sur la terre, pour apparaître dans le réel. Et voilà pourquoi, depuis dix-huit siècles, il plane adoré sur nos têtes.

Étrange vicissitude de ta longue royauté, ô Christ ! ô le plus petit, le plus pauvre, le plus humble, le plus méprisé et le plus méconnu des enfants du peuple ! La tyrannie des papes, la tyrannie des empereurs et des rois, celle de la noblesse, celle de l’hypocrisie, toutes les tyrannies ont conservé ton symbole, comme une protestation invincible des petits et des pauvres contre l’orgueil et la dureté des puissants et des riches. On traîne à l’échafaud un misérable que la brutalité de l’ignorance et le désespoir furieux de la misère ont poussé au crime ; les lois religieuses et civiles le condamnent, la foule le contemple sans émotion, les gendarmes le lient, et le bourreau s’en empare. Un prêtre l’accompagne à l’échafaud, et lui présente un emblème. C’est une croix, c’est la figure d’un gibet ! La société tue ce misérable, qu’elle a abandonné au mal, et qu’elle ne sait ni ne veut convertir. Et si une voix puissante comme celle du Christ s’élevait dans la foule pour crier que cet homme est moins coupable que la société, et que, par conséquent, la société n’a pas le droit de l’immoler ; si le peuple, ému de cette parole, se soulevait ; s’il renversait l’échafaud, s’il repoussait la soldatesque, s’il courait vers la demeure du souverain pour lui demander la grâce des criminels et les moyens d’empêcher de nouveaux crimes, du pain et de l’instruction pour tous, au nom de l’Égalité, au nom de l’Évangile, au nom du Christ… la soldatesque reviendrait plus nombreuse et mieux armée, elle disperserait l’émeute, elle saisirait ceux qui ne voudraient pas fuir, elle les remettrait à des geôliers ; et ils comparaîtraient devant des juges, et ils seraient accusés comme révolutionnaires, comme crimi-