Page:Sand - Monsieur Sylvestre.djvu/100

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tony dans leurs amants, des Othello dans leurs époux, et, n’en trouvant point, elles sont devenues, de guerre lasse, aussi positives que nous. C’est tant pis pour elles ! Il eût mieux valu se faire une idée juste des amours faciles ou de la sérieuse amitié conjugale. Elles et nous tombant d’un excès dans l’autre, la rupture s’est faite. L’amour s’est envolé. Bon voyage !

Donc, je suis honnêtement et chastement épris de mademoiselle Vallier, et je l’avais bien prédit que les trois ermites de val de Vaubuisson deviendraient un trio d’amis. Voici l’aventure.

Je passais devant le moulin des Grez, une petite usine assez rustique située à un kilomètre au-dessous du village de même nom. Tu sais que j’ai là une connaissance, un gros meunier bon enfant qui voudrait bien être aussi mon ami, uniquement pour savoir qui je suis. Il m’arrête au passage, me reproche de n’avoir pas encore regardé fonctionner sa machine à bluter, et m’invite à voir au moins traire ses vaches. Tous les petits propriétaires ont ici des vaches de race suisse ou bretonne, fort jolies bêtes d’un ton chaud, rayées de noir ou mouchetées de blanc, petites cornes, larges fanons et fines jambes. L’étable ouverte nous envoyait une bonne odeur d’animaux propres et de litière fraîche. J’entre avec lui, je regarde les mères et leurs petits, j’écoute la biographie de chaque tête de bétail, et je ne remarque pas les femmes qui tiraient le lait, — elles sont ici généralement laides, hommasses, fortes comme des charretiers et sans caractère de physionomie, — quand tout à coup je vois, accroupie près de moi, presque sous mes pieds, une personne bien mise et délicate qui, de ses doigts fins à ongle rose, trait proprement et adroitement une vache