Page:Saussure - Cours de linguistique générale, éd. Bally et Sechehaye, 1971.djvu/79

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cher à l’expliquer phonologiquement. La science des sons ne devient précieuse que lorsque deux ou plusieurs éléments se trouvent impliqués dans un rapport de dépendance interne ; car il y a une limite aux variations de l’un d’après les variations de l’autre ; le fait seul qu’il y a deux éléments entraîne un rapport et une règle, ce qui est très différent d’une constatation. Dans la recherche du principe phonologique, la science travaille donc à contresens en marquant sa prédilection pour les sons isolés. Il suffit de deux phonèmes pour qu’on ne sache plus où on en est. Ainsi en vieux haut allemand hagl, balg, wagn, lang, donr, dorn, sont devenus plus tard hagal, balg, wagan, lang, donnar, dorn ; ainsi, selon la nature et l’ordre de succession en groupe, le résultat est différent : tantôt une voyelle se développe entre deux consonnes, tantôt le groupe reste compact. Mais comment formuler la loi ? D’où provient la différence ? Sans doute des groupes de consonnes (gl, lg, gn, etc.) contenus dans ces mots. Il est bien clair qu’ils se composent d’une occlusive qui dans un des cas est précédée, et dans l’autre suivie d’une liquide ou d’une nasale ; mais qu’en résulte-t-il ? Aussi longtemps que g et n sont supposés quantités homogènes, on ne comprend pas pourquoi le contact g-n produirait d’autres effets que n-g.

A côté de la phonologie des espèces, il y a donc place pour une science qui prend pour point de départ les groupes binaires et les consécutions de phonèmes, et c’est tout autre chose. Dans l’étude des sons isolés, il suffit de constater la position des organes ; la qualité acoustique du phonème ne fait pas question ; elle est fixée par l’oreille ; quant à l’articulation, on a toute liberté de la produire à son gré. Mais dès qu’il s’agit de prononcer deux sons combinés, la question est moins simple ; on est obligé de tenir compte de la discordance possible entre l’effet cherché et l’effet produit ; il n’est pas toujours en notre pouvoir de prononcer ce que nous avons voulu. La liberté de lier des espèces phonologiques est limitée par