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BEAUX-ARTS 180 BECCARIA

tures nationales, qui garde son caractère de richesse froide et étriquée. Une pièce de céramique de l’atelier de M. Deck conserve sa valeur et le temps lui en donnera une plus grande ; qu’on fasse passer à l’hôtel des ventes une autre pièce de céramique exécutée à Sèvres sous la direction du même M. Deck, et on mesurera la différence. Les produits de nos manufactures nationales sont d’une valeur infime de vente en comparaison de leur coût, même en faisant la part de la cherté de travail, qui est propre à toute œuvre d’État. C’est au reste la pierre de touche pour apprécier les arts industriels contemporains ; leursobjets perdent énormément à la revente, au lieu d’y gagner comme les anciens. Si les manufactures nationales justifiaient leurs prétentions, il ne devrait pas en être ainsi. Voudrait-on faire affronter le feu des enchères à nos tapisseries ou à nos porcelaines officielles ?

Les dépenses de ces établissements sont ainsi fixées pour le budget de 1890 dont il faut défalquer environ 80,000 francs pour le produit des ventes au public, effectuées par Sèvres. Cette dépense nette d’environ 900,000 francs serait mieux employée à la multiplication des écoles de dessin, à l’entretien si insuffisant des monuments historiques, à la décoration des édifices publics. En résumé, il nous faut bien redire en terminant cet article comme à son début, qu’il est malaisé de déterminer et de délimiter l’action et la valeur économiques des BeauxArts. Il est certain que l’art est une richesse ; richesse morale et richesse effective. Dans ses manifestations pures, il produit des œuvres qui ont une valeur réelle, valeur non circulante lorsqu’elle se fixe dans le domaine public des musées, valeur de commerce et de circulation lorsqu’elle est possédée par des individus ; valeur qui a la propriété spéciale de croître avec la richesse générale, tandis que la plupart des produits baissent au contraire de prix par les progrès de la science et par l’accumulation du capital. Les œuvres d’art d’un réel mérite ne seront jamais assez abondantes eu égard à la demande croissante qu’en feront les gens fortunés et les jeunes et riches nations comme les États-Unis, qui ont des musées à créer, pour que leur prix soit abaissé ; elles sont le fruit d’un monopole naturel que rien ne peut entamer. Adapté et incorporé au travail industriel, l’art est comme un passe-port charmant pour les produits. Sèvres. 624,450 fr.

Gobelins. 231,520

Beauvais. 116,350

,320 fr.

Celui qui sait fixer sur son œuvre laborieuse, quelque modeste qu’elle soit, cette empreinte de l’art, quelque légère qu’elle apparaisse ; lui donne une valeur plus grande, ou bien une puissance de séduction et de vente plus considérable. Le goût, cette faculté si subtile et si précieuse, est surtout en France l’une des forces du travail. Le jour où notre pays perdrait, avec le goût, son aptitude à marier l’art et l’industrie serait celui de sa véritable décadence économique. Nous devons le cultiver sans cesse, en donnant une bonne éducation à notre jeunesse et à nous-mêmes. Un enseignement du dessin simple, sans ambition, ne s’appliquant pas à engendrer des peintres et des sculpteurs qui se font tout seuls, se proposant de décourager les faux artistes et d’encourager la foule de ces travailleurs qui ont besoin de l’étude des formes et d’exercer de bonne heure leurimagination, rendrait de grands services. Il ne nous est pas permis d’apprécier le rôle moral et social de l’art ; surtout dans une société démocratique, il est désirable que les pures joies qu’il donne, joies qui sortent des sources mêmes de la vie, soient offertes au plus grand nombre d’hommes possible. Les initiatives en sont innombrables, depuis le marbre antique dont la contemplation ravit le penseur, jusqu’aux objets plus aimables et plus riants avec lesquels un art industriel développé peut parer les humbles logis. La vulgarisation incessante des arts, qui amènera peu à peu le public à préférer un objet bien fait et bien décoré à un objet grossier et de mauvais goût, peut être opérée en partie par l’éducation, au grand profit de tous. L’erreur serait de croire que cette éducation ne doit être donnée qu’à la masse qui travaille et à celle qui achète les produits ordinaires. Le progrès général des industries de luxe et de toutes celles où l’art s’allie, même de la moindre manière, dépend beaucoup de l’intelligence et de l’éducation des grands consommateurs, qui se trouvent dans les classes riches et cultivées. C’est leur patronage libre et éclairé qui, de nos jours, doit se substituer à celui des princes et des États et qui, en stimulant la haute production artistique, peut beaucoup contribuer à augmenter le trésor moral et matériel d’une nation.

ED. AYNARD.

BECCARIA (César, marquis de), né à Milan en 1735 ; mort en novembre 1793. C’est le célèbre auteur du Traité des délits et des peines. Quoique cet ouvrage soit demeuré son oeuvre capitale, on lui doit cependant quelques travaux économiques d’une certaine valeur, qu’il a composés en sa qualité de titulaire de