Page:Say - Chailley - Nouveau dictionnaire d’économie politique, tome 2.djvu/132

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et l’argent. Le 22 février, on avait, dans un but qu’il n’est pas facile de déterminer, réuni la Banque royale à la Compagnie des Indes. Le cours des actions était pourtant à cette époque bien supérieur au prix d’émission. Une déclaration du 11 mars établit le change au taux fixe de 9000 livres par action, entre l’action et le billet. Law imaginait que par ce moyen il réglerait les émissions de billets ; mais pour réussir il aurait fallu qu’un des deux objets échangés l’un contre l’autre eût eu une valeur intrinsèque. Or, la valeur de l’action n’était pas beaucoup plus réelle que celle du billet et, de quelque manière que l’on voulût compter, il était impossible de maintenir l’action au taux de 9000 livres. Le 21 mai, l’action fut donc réduite à o 000 livres. Le change établi par la déclaration du I er mars ne servit qu’à augmenter encore les émissions de billets, qui furent, dit-on, portées à trois milliards. On sait assez que le brûlement des billets qui rentraient, promis par un édit, ne fut-, pas loyalement exécuté, et comment M. de ïrudaine, prévôt des marchands, fat destitué pour n’avoir pas voulu se rendre complice des fraudes du gouvernement.

Qu’est-il besoin de rappeler les péripéties qui ont signalé la chute du système de Law, les créations de rentes payables en billets, les édits réitérés qui altéraient incessamment la monnaie métallique, les délations, les confiscations ; la Banque assiégée, réduite à ne payer qu’un billet de 10 livres par personne ; le numéraire manquant aux échange s, les salaires réduits, le maximum, les accaparements de marchandises, les émeutes et la détresse la plus affreuse succédant à un des plus grands déplacements de fortunes que l’histoire ait jamais enregistrés ? Après avoir fait en six mois quarante édits financiers environ, le gouvernement fut réduit à céder à l’opinion et a la puissance des choses. Le 1 er novembre 1720, il déclara que les billets seraient reçus de gré à gré et comme, malgré le cours forcé, ils perdaient 90 p. 100 environ,, ils cessèrent d’avoir aucune espèce de valeur. Quelque temps auparavant, Law avait été obligé de se soustraire par la fuite à la vengeance de ceux que le système avait ruinés. Il avait fallu deux ans environ pour préparer le Système, et deux ans avaient suffi à son développement et à sa chute. Dans ses opérations, fondées sur une théorie erronée de la création de la richesse, Law avait réussi aucommencementpar l’importation de procédés commerciaux bons et nouveaux, et par des circonstances complètement étrangères à sa théorie : dès que ses idées s’étaient trouvées seules en face des faits, il avait été brisé. Ce n’était point, comme on Ta dit et répété souvent, parce que le Système avait été exagéré qu’il avait échoué, c’était simplement parce qu’on l’avait appliqué. Certes, si Ton se fût tenu à la Banque générale, si on lui avait permis de se développer dans ses statuts sans violence et sans aventures, elle aurait pu rendre de grands services ; mais cette banque n’était qu’une amorce destinée à habituer le public à l’usage du papier : elle ne faisait en aucune façon partie du système ; les écrits de Law et les édits ne laissent aucun doute à cet égard. Sa théorie du papier-monnaie ressemble à un rêve des Mille et une nuits, et le Système ne fut pas autre chose que l’application de cette théorie. Malgré les difficultés financières qui résultaient de la chute de Law, il eût été facile de tirer parti du mouvement imprimé aux affaires et aux esprits, de l’habitude d’association des capitaux en vue d’un grand résultat et de la banque de circulation. On ne fit rien de pareil : la liquidation du Système, remise aux mains des ennemis implacables de Law, fut conduite avec cette fureur de réaction trop fréquente en notre pays. On sembla s’attacher à détruire tout vestige des grands événements financiers qui venaient de s’accomplir, de manière à ne laisser survivre que des ruines. Toute l’arithmétique de Barème fut mise à contribution pour établir que Law avait été un extravagant et un fripon qui avait non seulement ruiné les particuliers, mais endetté l’État, et on affecta de ne parler du papier qu’avec horreur. Le Système fut livré aux déclamations des philosophes et aux épigrammes des beaux esprits. L’histoire des expériences de Law, qui n’a pas encore été faite complètement, au point de vue économique, serait une étude curieuse et fort instructive pour l’examen des théories qui reposent sur le papier-monnaie et sur l’agiotage. Tout ce qui a été rêvé ou tenté en ce sens depuis 1720 avait été conçu et essayé par le génie fécond de Law, tout, jusqu’aux ateliers sociaux destinés à produire des marchandises échangeables à prix fixe contre du papier -monnaie. L’étude serait d’autant plus curieuse que l’auteur du Système a disposé, au moins envers la masse du public, d’un pouvoir absolu, qu’il l’a employé à outrance à l’appui de ses théories et qu’il vivait dans une société habituée à ce pouvoir comme à tous les monopoles. Après ce grand échec, qui confirme si bien les enseignements de la science, la démonstration relative à la stérilité du papier-monnaie et de l’agiotage est complète : elle ne laisse plus rien à désirer. Courcelle-Seneuil.