Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/101

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cela aux autres notions, tire peu de constance de son objet lui-même ; combien elle a varié avec les esprits ; combien, chez les écrivains, elle apparaît chancelante et mal assurée ? on le verra en un tableau abrégé, chez Staüdlin, Histoire des Théories de la Conscience. Tout cela n’est guère fait pour nous donner confiance en la réalité de cette notion, et c’est ainsi qu’est née la question, s’il y a vraiment une faculté à part, innée, telle que la conscience ? Déjà, au § 10, en exposant la théorie de la liberté, j’ai été amené à dire brièvement l’idée que je me fais de la conscience, et plus loin, j’y reviendrai encore.

Toutes ces difficultés, tous ces doutes ne nous autorisent pourtant pas à nier que la véritable moralité se rencontre : ils doivent seulement nous apprendre à ne pas compter outre mesure sur les instincts moraux de l’homme, ni par conséquent, sur la base que l’éthique peut trouver dans la nature : dans ce qu’on rapporte à cet instinct, il y a une part si grande, si incontestable, à faire à d’autres motifs ! et le spectacle de la corruption morale du monde nous montre si bien, que les instincts bons ne peuvent guère avoir de force, puisque (c’est là la raison principale) ils n’agissent souvent pas dans les occasions où les motifs opposés sont sans grande énergie ! À vrai dire, les traits particuliers qui distinguent les divers caractères, ont bien ici leur importance. Mais une chose vient ajouter encore du poids à cet aveu de la corruption des mœurs : c’est que cette corruption ne peut se manifester sans obstacles ni voiles, il cause des lois, à cause de la nécessité où est chacun de rester honorable, et même par l’effet de la simple politesse. Ajoutez enfin ceci : ceux qui élèvent les enfants se figurent qu’ils leur inculqueront la moralité, en leur dépeignant l’honnêteté et la vertu comme les règles mêmes que suit tout le monde : plus tard, quand l’expérience leur apprend, et souvent à leurs dépens, une tout autre leçon, alors ils découvrent que les maîtres de leurs jeunes ans ont été les premiers à les tromper, et cette découverte peut faire plus de tort en eux à la moralité, que n’eût pu en faire la franchise et