Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/122

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contraire, plus notre propre état est heureux, plus par conséquent il fait contraste avec celui du patient, et plus nous sommes accessibles à la pitié. Mais d’arriver à expliquer comment ce phénomène si important est possible, ce n’est pas chose facile quand on suit la voie de la pure psychologie, comme fit Cassina. Il n’y a que la voie métaphysique pour réussir : dans la derniere partie de cet écrit, je tâcherai d’y entrer.

Maintenant je vais entreprendre de montrer comment les actions revêtues d’une valeur morale vraie sortent de la source que j’ai indiquée. La maxime générale de ces actes, qui est aussi le principe suprême de l’éthique, je l’ai énoncée dans la section précédente : c’est la règle : « Neminem læde ; imo omnes, quantum potes, juva. » Cette maxime comprend deux parties : en conséquence, les actions correspondantes se divisent naturellement en deux classes.


§ 17. — Première vertu : la Justice.


Considérons d’un peu plus près cet enchaînement de faits, qui nous a paru tout à l’heure le phénomène premier en morale, la pitié : dès le premier coup d’œil, on découvre deux degrés possibles dans ce phénomène, de la souffrance d’autrui devenant pour moi un motif direct, c’est-à-dire devenant capable de me déterminer à agir ou à m’abstenir : au premier degré, elle combat les motifs d’intérêt ou de méchanceté, et me retient seulement d’infliger une souffrance à autrui, de créer un mal qui n’est pas encore, de devenir moi-même la cause de la douleur d’un autre ; au degré supérieur, la pitié, agissant d’une façon positive, me pousse à aider activement mon prochain. Ainsi la distinction entre les devoirs de droit strict et les devoirs de vertu, comme on les appelle, ou pour mieux dire, entre les devoirs de justice et les devoirs de charité, qui chez Kant est obtenue au prix de tant d’efforts, ici se présente tout à fait d’elle-même : ce qui est en faveur de notre principe. C’est la ligne de démarcation