Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/145

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Pour la rendre moins extraordinaire au lecteur, je vais montrer comment elle est confirmée par l’expérience, et comment elle exprime le sentiment général des hommes.

1. — À cet effet, je commencerai par prendre un exemple imaginaire : ce sera ici comme un experimentum crucis[1]. Mais pour ne pas me faire le jeu trop beau, ce n’est pas un acte de charité que je choisirai ; ce sera une violation du droit, même la plus grave qui soit. — Concevons deux jeunes hommes, Caïus et Titus[2] tous deux passionnément épris de deux jeunes filles différentes : chacun d’eux se voit barrer la route par un rival préféré, préféré pour des avantages éxtérieurs. Ils résolvent, chacun de son côté, de faire disparaître de ce monde leurs rivaux ; d’ailleurs ils sont parfaitement à l’abri de toute recherche, et même de tout soupçon. Pourtant, au moment où ils procèdent aux préparatifs du meurtre, tous deux, après une lutte intérieure, s’arrêtent. C’est sur cet abandon de leur projet qu’ils ont à s’expliquer devant nous, sincèrement et clairement. — Quant à Caïus, je laisse au lecteur le choix des explications qu’il lui mettra dans la bouche. Il pourra avoir été retenu par des motifs religieux, par la pensée de la volonté divine, du châtiment qui l’attend, du jugement futur, etc. Ou bien encore il dira : « J’ai réfléchi que la maxime de ma conduite dans cette circonstance n’eût pas été propre à fournir une règle capable de s’appliquer à tous les êtres raisonnables en général, car j’allais traiter mon rival comme un simple moyen, sans voir en lui en même temps une fin en soi. » — Ou bien avec Fichte, il s’exprimera ainsi : « La vie d’un homme quelconque est un moyen propre à amener la réalisation de

  1. Experimentum crucis, ou instantia crucis, terme de Bacon pour désigner un raisonnement dans lequel, étant posé quelques hypothèses considérées comme seules possibles, en les réfutant toutes à l’exception d’une, on prouve que cette dernière est la vraie. Bacon le nomme ainsi par comparaison avec les croix placées dans les carrefours pour indiquer le chemin. Voir Nov. Org. II, 2, 14 (TR)
  2. Ces noms latins sont employés en allemand dans les mêmes cas où nous disons Pierre et Paul. (TR.)