Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/180

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nant de ce qu’ils ont fait d’injuste, sont pris de regret : ils voudraient que tous leurs actes eussent été justes. ») De même, pour rappeler un exemple historique, nous voyons que Périclès, sur son lit de mort, ne voulait plus entendre parler de ses grandes actions, mais seulement de ceci, qu’il n’avait jamais causé d’affliction à aucun citoyen (Plutarque, Vie de Périclès). Il me revient à l’esprit un autre exemple, bien différent : je l’ai trouvé dans le compte-rendu des dépositions faites devant un jury anglais : un jeune nègre, de quinze ans, sans éducation, embarqué sur un navire, se trouvait, à la suite de coups reçus dans une rixe, à l’article de la mort : il fit appeler au plus vite tous ses camarades, leur demanda si jamais il avait chagriné ou blessé l’un d’entre eux, et ayant reçu l’assurance qu’il n’en était rien, parut entrer dans une grande paix. On voit cela en toute occasion : un mourant ne manque pas de faire ses efforts pour obtenir le pardon des torts qu’il a pu avoir. Un autre fait vient encore ici à mon aide : autant, pour nos travaux intellectuels, s’agit-il des plus parfaits chefs-d’œuvre du monde, nous recevons volontiers une récompense, si on nous l’offre ; autant, quand nous avons accompli quelque acte d’une haute valeur morale, nous repoussons loin de nous toute espèce de salaire. C’est ce qu’on voit surtout après un trait d’héroïsme : un homme a sauvé au péril de sa vie un ou plusieurs de ses semblables ; il a beau être pauvre, il n’accepte jamais une rétribution : il le sent bien, son action a une valeur métaphysique, et à être payée, elle la perdrait. Bürger nous a dit en langage poétique ce qui se passe alors dans l’âme d’un homme à la fin de son lied du Brave Homme. Mais la réalité parfois ne diffère pas de la poésie, et j’en ai trouvé plus d’un exemple dans les journaux anglais. — De ces actes, on en rencontre partout, et les différences de religion n’ont rien à y voir. Toute vie aspire à quelque fin morale et métaphysique, et cela est si vrai, que si la religion ne l’expliquait précisément en ce sens, elle n’aurait aucune racine : c’est par ce qu’elle a de moral qu’elle prend pied dans les âmes. Chaque religion fait de son dogme la base même