Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/182

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main levée un dessin qu’on ne fait d’ordinaire qu’en posant le bras sur un appui solide. Ici, quand il s’agit de jeter la lumière de la métaphysique sur cette base morale, cette nécessité, de se passer de toute supposition, devient bien autrement gênante : je ne vois qu’un moyen d’en sortir, c’est de m’en tenir à une esquisse générale, d’indiquer les idées au lieu de les développer, de montrer la route qui conduirait au but, au lieu de la suivre jusqu’à la fin, enfin de dire seulement une petite partie de ce que j’aurais eu à dire en toute autre circonstance sur un tel sujet. Mais d’abord, outre les raisons que je viens d’alléguer, je dois encore m’excuser sur ceci, que dans les chapitres précédents j’ai résolu le véritable problème qui m’était proposé : ce qui suit n’est donc qu’un opus supererogationis[1], un appendice ajouté de mon plein gré, et qu’il faut prendre comme je le donne.


§22. Fondement Métaphysique.


Jusqu’ici nous n’avons cessé de marcher sur ce solide terrain de l’expérience : il nous faut l’abandonner, pour nous élever là où nulle expérience ne peut, ne pourra jamais parvenir, et où nous pourrons obtenir une dernière satisfaction dans l’ordre théorique. Heureux si quelque indice, si quelque échappée de lumière, vient nous permettre de nous déclarer contents. Mais ce à quoi nous ne devons pas renoncer, c’est la loyauté dans nos procédés : nous n’irons pas, à l’exemple de ces philosophes, qui se disent successeurs de Kant, nous lancer dans des rêves, débiter des contes, chercher à en imposer au lecteur avec des mots, à lui jeter de la poudre aux yeux ; quelques idées exposées en toute franchise, voilà ce que nous promettons.

Ce qui jusque-là nous avait servi de principe pour tout éclairer, devient maintenant l’objet de notre étude : je veux dire ce sentiment inné à l’homme, ineffaçable en lui, la pitié, seul principe,

  1. « Un travail surérogatoire. » (TR.)