Page:Schopenhauer - Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, 1879.djvu/27

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disposition naturelle propre à l’homme, de tels ou tels sentiments et besoins, même, s’il se peut, de quelque tendance particulière, propre à la nature humaine, et qui ne fût pas nécessairement valable pour tout être raisonnable », rien de pareil ne peut servir de fondement à la loi morale. Preuve incontestable que pour lui, sa prétendue loi morale n'est pas un fait de conscience, une réalité qui se démontre par l’expérience ; c’est seulement nos philosophailleurs contemporains qui ont essayé, l’un après l’autre, de la faire passer pour telle. S’il rejette l'expérience intérieure, il met plus de force encore à repousser l'expérience extérieure : il refuse absolument de faire reposer la morale sur rien d’empirique. Ainsi donc, qu’on veuille bien le remarquer, ce n’est pas sur un fait démontrable de conscience qu’il fonde le principe de sa morale, il ne lui cherche pas une base au dedans de nous ; ni sur quelque rapport réel des choses extérieures entre elles. Non ! ce serait l’appuyer sur l’empirique. Mais des concepts purs a priori, des concepts qui ne contiennent rien, rien d’emprunté a l’expérience interne ou externe, voilà les points d’appui de la morale. Des coquilles sans noyau. Qu’on pèse bien le sens de ces mots : c’est la conscience humaine et à la fois le monde extérieur tout entier, avec tous les objets d’expérience, tous les faits y contenus, qu’on enlève de dessous nos pieds. Nous n’avons plus rien sur quoi poser. À quoi donc nous rattacher ? À une paire de concepts tout abstraits, et parfaitement vides, et qui planent comme nous dans l’air. C’est d’eux, que dis-je ? c’est de la simple forme de la liaison qui les unit en des jugements, que doit sortir une loi, qui s’imposera avec une nécessité absolue, comme on dit, et qui devra avoir la force d’arrêter l’élan des désirs, le tourbillon des passions, et cette force gigantesque, l’égoïsme : elle leur mettra la bride et le mors. La chose est à voir !

Après la thèse dont je viens de parler, que la base de la morale doit a tout prix être a priori et pure de tout élément empirique, vient une autre idée chère à Kant, et qui tient de près à la précédente. C’est que le principe de morale qu’il s’agit d’établir,