Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1867, tome 3.djvu/23

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même de Shakespeare. Comment ne pas être frappé de ce remarquable concours de présomptions ?

Dominée par la vraisemblance, la critique allemande n’a pas hésité à affirmer que Shakespeare est l’auteur de Lord Cromwell. Tieck a traduit cette pièce, comme étant l’ouvrage du maître, dans son Vier Schauspielen Shakespeare, et Schlegel la proclame « un modèle de drame biographique. » La critique anglaise, au contraire, en dépit de tant de probabilités et d’indices notables, a obstinément refusé, depuis plus d’un siècle, de reconnaître l’authenticité de Lord Cromwell. Peu lui importe la déclaration inscrite au registre du Stationers’hall, et reproduite en tête de l’édition de 1613. Elle attribue, non à William Shakespeare, mais à un certain Wentworth Smith, la pièce signée W. S. Or qu’est-ce que ce Wentworth Smith ? C’est un dramaturge obscur qui est mentionné dans le journal de Henslowe comme ayant collaboré à quatorze ouvrages représentés, depuis le mois d’avril 1601 jusqu’au mois de mars 1603, par la troupe du lord amiral, pour laquelle ledit Smith travaillait spécialement. La conjecture des critiques anglais est, comme on le voit, assez invraisemblable. En attribuant Lord Cromwell à Wentworth Smith, elle est forcée d’associer à la troupe du lord chambellan un auteur qui était exclusivement attaché à une troupe rivale.

L’hypothèse de la critique britannique est donc beaucoup moins probable, beaucoup moins conforme à la logique et au rigoureux examen des faits que la supposition de la critique germanique. J’admets volontiers les objections des experts anglais contre l’opinion enthousiaste de Schlegel ; j’admets, comme eux, qu’en 1602 Shakespeare, dans la plénitude de son génie, n’a pas pu écrire Lord Cromwell. Le poëte qui avait déjà donné au monde Roméo et Juliette, Hamlet et Richard III, ne pouvait sans déchéance produire une œuvre aussi imparfaite que la pièce publiée par le li-