Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1867, tome 3.djvu/47

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la liberté que lui a restituée la révolution de 1688, il a réparé sa défaite par une propagande infatigable de deux siècles. Il a multiplié à l’infini ses temples, ses chapelles, ses congrégations, ses missions, ses prédications, ses écoles. Il a relevé partout sa chaire abattue. Fractionné en une multitude de sectes, — Indépendants, Presbytériens, Wesleyens, Quakers, Frères de Plymouth, Anabaptistes, Non-Conformisses, — il a peu à peu détaché, pour se les affilier, les adeptes de la haute Église, qu’il vide ainsi, en attendant qu’il la démolisse. Aujourd’hui donc, il régit réellement une moitié des populations angle-saxonnes, et il domine implicitement l’autre moitié. Il règne presque exclusivement dans les grandes villes, à Londres, à Liverpool, à Manchester, à Édimbourg, à Glascow, et il tient en respect les campagnes. Il asservit le peuple, il assujettit la bourgeoisie, il s’inféode la gentry, il intimide l’aristocratie. Il mène l’ouvrier, il mène l’artisan, il mène le gentleman, et tout à l’heure il va mener le lord et le paysan. Il ne fait plus les lois, il fait les mœurs. Il n’a plus le pouvoir temporel, mais il a presque l’omnipotence spirituelle. Il pénètre dans toutes les familles et il s’asseoit à tous les foyers. Il veille au berceau des nouveau-nés, au chevet des époux, au chevet des mourants. Il baptise, il marie, il ensevelit. Il a ses cimetières comme il a ses écoles. Il prend l’homme dès sa naissance et il le conduit à travers toutes les phases de la vie jusqu’au sépulcre. Il le recueille dans ce monde et il l’introduit dans l’autre.

Bref, le puritanisme s’est emparé de l’âme de l’Angleterre, et il la façonne à sa guise. L’âme de l’Angleterre, cette âme qui, par sa révolte du seizième siècle, a soustrait l’Europe à la théocratie papale, — cette âme qui la première a dégagé des chaînes du moyen âge la liberté politique, et donné aux peuples asservis le noble exemple de l’insurrection contre le despotisme, — cette âme, faite pour dompter