Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/131

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TITUS, seul, continuant.

— Ô terre, je t’abreuverai mieux avec les pleurs sympathiques — distillés de ces deux vieilles urnes — que le jeune Avril avec toutes ses ondées ; — dans la sécheresse de l’été, je t’arroserai encore ; — en hiver, je ferai fondre la neige avec de chaudes larmes, — et j’entretiendrai sur ta face un éternel printemps, — si tu refuses de boire le sang de mes chers fils.

Entre Lucius avec son épée nue.

— Ô vénérables tribuns ! gentils vieillards ! — déliez mes fils, révoquez l’arrêt de mort ; — et faites-moi dire, à moi qui jusqu’ici n’ai jamais pleuré, — que mes larmes ont eu aujourd’hui une suprême éloquence !


LUCIUS.

— Ô noble père, vous vous lamentez en vain ; — les tribuns ne vous entendent pas, il n’y a ici personne, — et vous racontez vos douleurs à une pierre.


TITUS.

— Ah ! Lucius, laisse-moi intercéder pour tes frères. — Graves tribuns, je vous adjure une fois de plus.


LUCIUS.

— Mon gracieux seigneur, il n’y a pas de tribun qui vous entende.


TITUS.

— Bah ! peu importe, mon cher ! S’ils m’entendaient, — ils ne feraient pas attention à moi ! Oh ! non, s’ils m’entendaient, — ils n’auraient pas pitié de moi ! — Voilà pourquoi je confie aux pierres mes chagrins impuissants ; — si elles ne peuvent répondre à ma détresse, — elles sont du moins en quelque sorte meilleures que les tribuns, — car elles ne me coupent pas la parole. — Tant que je pleure, elles recueillent mes larmes — humblement à mes pieds, et semblent pleurer avec moi : — si elles étaient seulement