Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/139

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— Je suis l’Océan ; écoute les soupirs de ma fille. — Elle est le ciel en pleurs ; je suis la terre. — Il faut bien que mon océan soit remué par ses soupirs ; — il faut bien que ma terre soit inondée et noyée — sous le déluge de ses larmes continuelles ! — Car, vois-tu, mes entrailles ne peuvent absorber ses douleurs ; — et il faut que je les vomisse comme un homme ivre ! — Laisse-moi donc, car toujours celui qui perd est libre — de soulager son cœur par d’amères paroles.

Entre un messager, portant deux têtes et une main coupées.

LE MESSAGER.

— Digne Andronicus, tu es bien mal payé — du sacrifice de cette bonne main que tu as envoyée à l’empereur. — Voici les têtes de tes deux nobles fils ; — et voici ta main, qu’on te renvoie par dérision. — Tes douleurs, ils s’en amusent ; ton courage, ils s’en moquent ; — je souffre plus à la pensée de tes souffrances — qu’au souvenir de la mort de mon père.

Il sort.

MARCUS.

— Maintenant, que le bouillant Etna se refroidisse en Sicile, — et que mon cœur soit un enfer à jamais brûlant ! — Voilà plus de misères qu’on n’en peut supporter. — Pleurer avec ceux qui pleurent, cela soulage un peu, — mais l’angoisse bafouée est une double mort.


LUCIUS.

— Ah ! se peut-il que ce spectacle fasse une si profonde blessure — sans qu’une vie abhorrée s’écoule ! — Se peut-il que la mort laisse la vie porter son nom, — quand la vie n’a plus d’autre bien que le souffle !

Lavinia l’embrasse.

MARCUS.

— Hélas ! pauvre cœur ! ce baiser n’est pas plus un soula-