Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/321

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SCÈNE II

[Dans le palais.]
Entre Émilie, tenant deux portraits.

ÉMILIE.

— Pourtant je pourrais fermer ces blessures ; sans cela, elles vont s’ouvrir — et saigner à mort… Je vais choisir, — et terminer leur querelle ; deux jeunes gens si beaux — ne doivent pas succomber pour moi. Il ne faut pas que leurs mères éplorées, — suivant les cendres mortellement froides de leurs fils, — maudissent ma cruauté.

Elle regarde le portrait d’Arcite.

Ciel bon ! — quel doux visage que celui d’Arcite ! Si la sage nature, — avec ses dons les plus précieux, avec toutes les beautés — qu’elle prodigue à la naissance des nobles personnes, — se faisait ici-bas femme mortelle, eût-elle en elle — toutes les pudiques réserves des jeunes vierges, certes — elle s’éprendrait follement de cet homme ! Quels yeux — a ce jeune prince ! de quelle ardente étincelle, — et de quelle énergique douceur ! Ici l’amour lui-même trône souriant ! — Tel, cet autre mignon, Ganimède, — enflamma Jupiter et força le dieu — à enlever le bel enfant et à le placer près de lui, — radieuse constellation ! quel sourcil il a ! — de quelle ample majesté ! — arqué comme celui de Junon aux grands yeux, mais bien plus suave, — bien plus doux que l’épaule de Pallas ! Il semble — que de là, comme d’un promontoire — élancé dans le ciel, la Renommée et l’Honneur devraient secouer leurs ailes et chanter — à tout le monde inférieur les amours et les combats — des dieux et des hommes les plus divins. Palémon — n’est que son repoussoir ; près d’Arcite, il n’est qu’une ombre terne, — il est basané et chétif, il a l’œil aussi morne —