Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/361

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l’âme : les deux sauvages fils de l’impératrice violèrent sans pitié ma fille et de force lui ravirent l’honneur.

» Quand ils eurent touché à cette douce fleur, craignant que cette douceur ne leur fût bientôt amère, ils lui coupèrent la langue pour qu’elle ne pût dire comment elle avait été déshonorée.

» Puis ils lui coupèrent lâchement les deux mains, pour qu’elle ne pût écrire leur forfait ni broder sur un canevas avec son aiguille le nom des sanglants auteurs de sa terrible détresse.

» Mon frère Marcus la trouva dans la forêt, arrosant l’herbe du sang empourpré qui dégouttait de ses bras mutilés et livides, et elle n’avait pas de langue pour expliquer ses malheurs.

» Quand je la vis en ce lamentable état, j’inondai mon vieux visage de larmes de sang ; je me lamentai sur ma Lavinia plus que je n’avais fait sur mes vingt-deux fils.

» Quand je vis qu’elle ne pouvait ni parler ni écrire, je sentis mon vieux cœur se fendre de douleur. Nous répandîmes du sable sur le sol, et nous parvînmes ainsi à découvrir ces sanguinaires tyrans.

» En effet, avec un bâton, sans l’aide de ses mains, elle écrivit ces mots sur la couche de sable : « Les fils luxurieux de la superbe impératrice sont les auteurs de cet odieux forfait. »

» J’arrachai de ma tête mes cheveux blancs comme le lait ; je maudis l’heure de ma naissance ; je souhaitai que cette main, qui avait combattu pour la gloire du pays, eût été estropiée dès le berceau.

» Le More, faisant toujours ses délices de la scélératesse, déclara que, si je voulais délivrer mes fils de prison, je n’avais qu’à envoyer au roi ma main droite, et qu’alors mes trois enfants captifs auraient la vie sauve.

» Je me fis aussitôt trancher la main par le More, et je la vis saigner, sans regret ; car j’aurais volontiers donné mon cœur sanglant pour la rançon de mes fils.

» Mais, comme je languissais ainsi dans l’anxiété, on me rapporta mon inutile main, avec les têtes de mes trois fils ; ce qui remplit mon cœur agonisant de nouvelles angoisses.

» Alors je me démenai comme un désespéré, et avec mes larmes j’écrivis ma douleur dans la poussière ; je lançai mes