Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/370

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maintes fois le jour où il était né. Et il advint, par aventure, qu’à travers une fenêtre grillée d’énormes barreaux de fer, il jeta les yeux sur Émilie, et pâlit aussitôt en criant : Ha ! comme s’il avait été frappé au cœur.

À ce cri, Arcite s’éveilla en sursaut et dit : — Mon cousin, qu’as-tu donc ? pourquoi cette pâleur mortelle ? Pourquoi cries-tu ? Qui t’a fait mal ? Au nom du ciel, prends en patience notre prison, car nous n’y pouvons mais. La Fortune nous a infligé cette adversité. Quelque funeste disposition de Saturne, dominé par certaine constellation, nous a imposé notre destinée, et, en dépit de nos protestations, puisque tel était l’état du ciel au moment de notre naissance, nous devons la subir : voilà la sèche et franche vérité !

À quoi Palémon répondit : — Cousin, tu interprètes mal ma pensée. Ce n’est pas cette prison qui m’a fait crier, mais j’ai été pour mon malheur frappé par les yeux jusqu’au cœur. Les charmes d’une dame que je vois là-bas se promener dans le jardin, sont la cause de mon cri et de ma souffrance. Est-elle femme ou déesse ? Je ne sais. Mais je soupçonne, ma foi, que c’est Vénus.

Sur ce, Arcite se mit à regarder du côté où se promenait la dame, et il fut frappé de sa beauté : si déjà Palémon était cruellement blessé, Arcite ne fut pas atteint moins profondément. Avec un soupir il dit piteusement : — J’ai été accablé soudain par l’éclatante beauté de celle qui se promène là-bas. Si je n’obtiens pas sa pitié et sa faveur, si je ne puis au moins la voir, je suis mort, et c’en est fait de moi.

Quand Palémon entendit ces paroles, il le regarda sévèrement et répliqua : — Dis-tu cela sérieusement ou en plaisanterie ? — Ah ! s’écria Arcite, fort sérieusement, sur ma foi. Dieu me pardonne ! la plaisanterie ne sied guère à ma souffrance.