Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/376

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— Hélas ! disait Arcite ! quel malheur que je sois jamais né ! Combien de temps, cruelle Junon, accableras-tu la cité de Thèbes ? Hélas ! à quelle confusion est réduit le sang royal de Cadmus et d’Amphion ! Moi, qui suis de la liguée de Cadmus, moi, qui suis son descendant en ligne directe, me voilà si chétif et si misérable que je sers, en qualité de pauvre écuyer, celui qui est mon mortel ennemi ! Et pour surcroît de malheur, l’amour perce de son dard de feu mon cœur plein d’anxiété. Vous m’avez tué d’un regard, Émilie, et vous êtes cause que je me meurs.

À ces mots il tomba évanoui, et resta longtemps sans connaissance. Palémon tressaillit, comme s’il avait senti une froide lame traverser son cœur ; il frémit de colère, et, s’élançant hors du fourré : — Perfide Arcite, s’écria-t-il, méchant traître ! Enfin je te tiens ! Oses-tu donc aimer la dame pour laquelle je languis si douloureusement, toi, mon parent, toi mon confident juré !… Non, tu n’aimeras pas madame Émilie ; je veux être seul à l’aimer. Car je suis Palémon, ton mortel ennemi. Et, quoique je n’aie pas d’armes ici, sous la main, je ne crains rien. Il faut que tu meures ou que tu renonces à l’amour d’Émilie. Choisis !… Tu ne bougeras pas d’ici.

Arcite, saisi de dépit, en reconnaissant Palémon et en l’entendant parler ainsi, tira son épée avec la fureur d’un lion, et répondit : — Par le Dieu qui trône là-haut, si tu n’étais pas défaillant et affaibli par l’amour, si tu n’étais pas sans arme, tu ne bougerais pas de ce bois, que je ne t’eusse frappé mortellement de ma main. Car je me ris de l’engagement par lequel tu prétends que je suis lié envers toi. Fou que tu es, dis-toi bien que l’amour est libre, et que j’aimerai, malgré tout ce que tu peux faire. Mais, puisque tu es un digne et gentil chevalier, et que tu es prêt à soutenir par bataille tes prétentions sur elle, reçois ici ma parole. Demain je me fais fort d’apporter des armures pour