Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/67

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si imagé, qui exprime toutes les trivialités de la vie usuelle comme toutes les grandeurs de la passion échevelée, n’est-ce pas la langue même de Shakespeare ? Sans doute les figures que nous distinguons dans cette ébauche n’ont pas tout le relief des figures que le poëte nous montre dans ses tableaux les plus achevés. Ce ne sont, si vous voulez, que des silhouettes. Mais que d’originalité et de mouvement dans ces profils si légèrement indiqués !

Regardez le personnage principal, le mari. Remarquez-vous au-dessous de ce sourcil froncé et de cet œil terrible ce sourire sardonique ? Cet homme est tellement joueur qu’il joue avec la misère même. Il tourne en plaisanterie sa propre douleur. C’est avec un jeu de mots qu’il nous apprend sa ruine. A-t-il perdu cinq cents anges d’or ? C’est que « les anges l’ont abandonné et qu’il est damné ! » Quelqu’un « de l’Université » vient-il lui annoncer l’emprisonnement de son frère ? Il prétend que ce long mot, université, le pénètre tout entier, et il veut boire un verre de vin avec ce visiteur dont « les syllabes lui ont fendu le cœur. » Alors même qu’il joue du poignard, c’est toujours avec un jeu d’esprit : « Je suis votre enfant blond, » s’écrie l’enfant sur qui le couteau est levé. — « Tu vas être mon enfant rouge alors. » Et l’enfant est frappé à mort. À tant de traits surprenants comment ne pas reconnaître la plume du maître ? Ces saillies puissantes suffisent à l’originalité d’un type. C’est par cette verve parfois presque bouffonne que le lugubre héros du drame parvient à nous faire surmonter l’épouvante qu’il nous inspire. Dans ce grand coupable, nous sentons toujours une intelligence supérieure égarée par une monomanie néfaste. Caractère à la fois sinistre et comique, ironique et passionné, tempérant la frénésie d’Othello par le sarcasme d’Iago, le principal personnage d’une Tragédie dans l’Yorkshire est une création vraiment shakespearienne. Cette supériorité intellectuelle dont il fait