Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/71

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roïne. En étudiant les Deux nobles parents, j’ai pu contrôler moi-même la justesse des assertions émises par les deux critiques anglais, et, sauf une réserve, je me rallie complètement à leur verdict. La part faite par eux à Shakespeare, si large qu’elle soit, ne me semble pas tout à fait assez vaste, et je réclame pour le maître la scène ii de l’acte IV, cette scène, à la fois si habile et si belle, où Émilie, regardant l’un après l’autre les portraits des deux amoureux qui se battent pour la posséder, fait tour à tour pour l’un et pour l’autre des vœux qu’elle rétracte aussitôt, ne sachant auquel des deux champions souhaiter définitivement la victoire. Cette scène exceptée, j’abandonne à Fletcher tout ce que lui laissent les critiques anglais. Pas plus qu’eux, je ne veux disputer à Fletcher l’invention de ces incidents subalternes qui mêlent dans un fantasque amalgame des réminiscences plus ou moins heureuses d’Hamlet, de Peines d’amour perdues et du Songe d’une nuit d’été. Cette fille du geôlier, qui s’affole du prince Palémon et finit par se guérir en épousant un galant quelconque, est une bien pâle contrefaçon d’Ophélia ; Gerrold, ce maître d’école qui assaisonne toutes ses phrases de citations latines et improvise le spectacle offert au duc d’Athènes, est la caricature du pédant Holopherne qui, vous vous rappelez, fait représenter devant le roi de Navarre la tragi-comédie des Neuf preux ; enfin les paysans qui répètent dans les bois sous la direction de Gerrold les rôles qu’ils doivent jouer devant Thésée, singent tout simplement la troupe de Bottom ânonnant dans la forêt d’Athènes les tirades qu’elle doit déclamer devant le duc. Ce n’est certainement pas à Shakespeare qu’il faut attribuer ces pastiches de Shakespeare. Une imagination si féconde et si variée n’a pas pu se répéter ainsi, et c’est pourquoi je laisse à Fletcher toute la responsabilité de l’intrigue secondaire qui est superficiellement mêlée au drame des Deux nobles parent.