Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/77

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dresse un lit sous la feuillée et lui souhaite le bonsoir ; le lendemain, il revient avec les harnais de bataille et les épées. Sur quoi, ces jeunes gens, qui dans un moment vont se battre à outrance, se prêtent silencieusement la plus intime assistance ; ils s’aident l’un l’autre, avec la plus curieuse sollicitude, à revêtir, pièce a pièce, ces armures dont ils essaieront tout à l’heure de trouver le défaut. Avant de se frapper, ils tâchent de se rendre invulnérables. Quoi de plus touchant et de plus gracieux que ce tacite échange de courtoisies chevaleresques ?

Ainsi modifiée par Chaucer, la fable de Boccace est devenue le sujet des Deux nobles parents. Le drame, signé de Shakespeare et de Fletcher, est, dans ses éléments essentiels, strictement conforme à la narration du Chevalier dans les Contes de Cantorbéry. Si parfois il altère le plan indiqué par Chaucer, c’est uniquement pour justifier l’introduction des épisodes secondaires qui compliquent l’action principale. — Ainsi, dans le Conte du Chevalier, Palémon s’échappe de prison, aidé d’un ami, après avoir grisé le geôlier avec un vin opiacé ; dans la pièce, il est mis en liberté par la fille même du geôlier dont le fol amour donne lieu à une série de scènes nouvelles. — Dans le Conte du Chevalier, Arcite, déguisé et méconnaissable, entre au service de Thésée en qualité de pauvre journalier et devient ainsi, grâce à son zèle, page de la chambre d’Émilie ; dans la pièce, il n’est attaché à la personne d’Émilie qu’après avoir remporté le prix de la lutte dans des joutes athlétiques qui forment un important intermède. Mais, sauf ces modifications de détail nécessitées par les digressions de l’action, le poëme est le scénario exact du drame. La fable, que Boccace raconte en dix mille vers et Chaucer en deux mille, remplit quinze scènes dans les Deux nobles parents. De ces quinze scènes, dix sont attribuées à Shakespeare et cinq seulement à Fletcher.