Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/83

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s’inspirer de la Tempête dans le Voyage sur mer, du Songe d’une Nuit d’été dans la Fidèle Bergère, d’Antoine et Cléopâtre dans la Perfide, du Roi Jean dans Valentinien, et de Richard III dans Rollon. Le jeune auteur, qui a l’habitude des collaborations, accepte la mission qui lui est confiée par l’imprésario de Blackfriars ; guidé par le poëme de Chaucer, il écrit toutes les scènes qui manquent encore à la pièce ; il complète l’action principale, il y intercale l’intrigue secondaire qu’il remplit de réminiscences toutes shakespeariennes, et les Deux nobles Parents, ainsi achevés, sont représentés avec grand succès, « with great applause, » devant le parterre anglais qui, dans cette circonstance unique, peut acclamer à la fois les deux noms de Shakespeare et de Fletcher.

Il est temps que le public de nos jours, comme le public d’autrefois, rende justice aux réelles beautés que renferment les Deux nobles Parents. Ne soyons pas moins déférents que nos pères envers un ouvrage extraordinaire que la catastrophe d’avril 1616 a seule peut-être empêché d’être un chef-d’œuvre. Pour le lecteur attentif il doit se dégager de ces pages une émotion presque religieuse. Je ne sais quelle mélancolie respire dans ce drame ébauché au bord d’un sépulcre. N’y a-t-il pas comme un pressentiment de la tombe imminente dans ces vers qui concluent le premier acte ?


This world’s a city, full of straying streets ;
And death’s the market-place where each one meets
.

Ce monde est une cité pleine de rues divergentes,
Et la mort est la place publique où chacune se rencontre.

Cette belle pensée pourrait servir d’épigraphe à l’œuvre tout entière. Les Deux nobles Parents nous présentent en effet la vie par son côté le plus sombre, dans son rapport