Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1867, tome 3.djvu/26

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Ne pensez-vous pas comme moi que cet acte magnanime était bien digne de la jeune grandeur d’âme de William Shakespeare ? Et ne trouveriez-vous pas le poëte bien hardi d’avoir osé signer de ses initiales une œuvre aussi périlleuse ?

III

« Si le Prodigue de Londres est de Shakespeare, a dit Hazlitt, il faut le compter parmi ses péchés de jeunesse. » Ce jugement du critique anglais, tout sévère qu’il est, me paraît encore trop indulgent. Le Prodigue de Londres n’est pas même une peccadille de l’adolescent Shakespeare ; il n’est pas même la puérile erreur d’un génie qui bégaye ; il n’est que la conception infime d’un médiocre faiseur qui, en 1605, a usurpé pour quelque triste spéculation le nom de l’illustre poëte.

Comment, en effet, retrouver le créateur de tant de merveilleuses comédies dans cette composition décousue, obscure, où la pauvreté du langage n’a d’égale que la misère de la fiction ? Rien ici ne nous touche, ni le style, ni l’intrigue, ni les caractères. Comment s’émouvoir de tous ces incidents confus qui se précipitent, sans rime ni raison, les uns sur les autres ? Comment rire de ce dialogue qui s’efforce d’être spirituel et dont le principal effet comique consiste dans la manière niaise dont un petit provincial du Devonshire écorche la langue anglaise ? Que nous veulent ces personnages qui ne représentent ni un sentiment ni une idée ? Comment s’intéresser à cette Luce, à cette Elvire manquée, qui, d’abord amoureuse du galant chevalier sir Arthur, renie brusquement cette affection pour se dévouer toute au misérable à qui elle a été mariée de force ? Comment estimer ce père qui, pour corriger son fils de ses erreurs, a recours lui-même aux plus effrontés mensonges,