Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Guizot, Didier, 1863, tome 4.djvu/241

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LE VIEUX DUC.—Allons, irons-nous tuer quelque venaison ? Cependant cela me fait de la peine que ces pauvres créatures tachetées, bourgeoises par naissance de cette cité déserte, voient leurs flancs arrondis percés de ces pointes fourchues dans leurs propres domaines.

PREMIER SEIGNEUR.—Aussi, monseigneur, cela chagrine beaucoup le mélancolique Jacques ; il jure que vous êtes en cela un plus grand usurpateur que votre frère ne l’a été en vous bannissant. Aujourd’hui, le seigneur Amiens et moi, nous nous sommes glissés derrière lui, au moment où il était couché sous un chêne, dont l’antique racine perce les bords du ruisseau qui murmure le long de ce bois ; au même endroit est venu languir un pauvre cerf éperdu que le trait d’un chasseur avait blessé ; et vraiment, monseigneur, le malheureux animal poussait de si profonds gémissements, que dans ses efforts la peau de ses côtés a failli crever ; ensuite de grosses larmes[1] ont roulé piteusement l’une après l’autre sur son nez innocent ; et dans cette attitude, la pauvre bête fauve, que le mélancolique Jacques observait avec attention, restait immobile sur le bord du rapide ruisseau, qu’elle grossissait de ses pleurs.

LE VIEUX DUC.—Mais qu’a dit Jacques ? N’a-t-il point moralisé sur ce spectacle ?

PREMIER SEIGNEUR.—Oh ! oui, monseigneur, il a fait cent comparaisons différentes ; d’abord, sur les pleurs de l’animal qui tombaient dans le ruisseau, qui n’avait pas besoin de ce superflu. « Pauvre cerf, disait-il, tu fais ton testament comme les gens du monde ; tu donnes à qui avait déjà trop. » Ensuite, sur ce qu’il était là seul, isolé, abandonné de ses compagnons veloutés : « Voilà qui est bien, dit-il, le malheur sépare de nous la foule de nos compagnons. » Dans le moment, un troupeau sans souci et qui s’était rassasié dans la prairie, bondit autour de l’infortuné et ne s’arrête point pour le saluer : « Oui, disait Jacques, poursuivez, gras et riches citoyens ; c’est

  1. Dans l’ancienne matière médicale, les larmes du cerf mourant étaient réputées jouir d’une vertu miraculeuse.