Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Guizot, Didier, 1863, tome 4.djvu/349

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servi, et nous vous conjurons de nous rendre cette justice ; tombant à vos genoux, nous vous demandons en grâce, comme une récompense de nos services passés et futurs, de changer cette résolution ; elle est trop atroce, trop sanguinaire, pour ne pas conduire à quelque issue sinistre ; nous voilà tous à vos genoux.

LÉONTES.—Je suis comme une plume, pour tous les vents qui soufflent.—Vivrai-je donc pour voir cet enfant odieux à mes genoux m’appeler son père ? Il vaut mieux le brûler à présent que de le maudire alors. Mais soit, qu’il vive… Non, il ne vivra pas.—(A Antigone.) Vous, approchez ici, monsieur, qui vous êtes montré si tendrement officieux, de concert avec votre dame Marguerite, votre sage-femme, pour sauver la vie de cette bâtarde (car c’est une bâtarde, aussi sûr que cette barbe est grise) : quels hasards voulez-vous courir pour sauver la vie de ce marmot ?

ANTIGONE.—Tous ceux, seigneur, que mes forces peuvent supporter et que l’honneur peut m’imposer, j’irai jusque-là, et j’offre le peu de sang qui me reste pour sauver l’innocence ; tout ce que je pourrai faire.

LÉONTES.—Tu pourras le faire. Jure sur cette épée que tu exécuteras mes ordres[1].

ANTIGONE.—Je le jure, seigneur.

LÉONTES.—Écoute et obéis ; songes-y bien, car la moindre omission sera l’arrêt, non-seulement de ta mort, mais de la mort de ta femme à mauvaise langue ; quant à présent, nous voulons bien lui pardonner. Nous t’enjoignons, par ton devoir d’homme lige, de transporter cette fille bâtarde dans quelque désert éloigné, hors de l’enceinte de nos domaines, et là de l’abandonner sans plus de pitié à sa propre protection, aux risques du climat. Comme cet enfant nous est survenu par un hasard étrange, je te charge au nom de la justice, au péril de ton âme et des tortures de ton corps, de l’abandonner comme une étrangère à la merci du sort, à qui tu laisseras le soin de l’élever ou de la détruire ; emporte-la.

  1. Forme de serment jadis usitée.