Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Guizot, Didier, 1864, tome 1.djvu/258

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talent et donneront un nouveau lustre à la réputation que ce Français vous a faite ; nous vous amènerons enfin l’un en face de l’autre, et il y aura des paris établis sur vos têtes. Lui qui est distrait, fort généraux, innocent de tout artifice, il n’examinera pas les fleurets. De sorte que vous pourrez sans peine, ou avec un peu de ruse, choisir une épée non émoussée, et, par un coup de secrète adresse, lui payer tout pour votre père.

laërtes.—C’est ce que je ferai ; et, dans ce dessein, je veux oindre mon épée. J’ai acheté d’un charlatan un onguent si meurtrier, que vous avez seulement à y plonger votre couteau, et s’il vient ensuite à tirer une goutte de sang, il n’est au monde cataplasme si rare, fût-il composé de tous les simples qui ont le plus de vertu sous les rayons de la lune, qui puisse sauver de la mort un être que vous auriez seulement égratigné. Ma pointe sera touchée de cette peste, afin que, si je pique légèrement, ce soit la mort.

le roi.—Pensons encore à ceci, pesons bien quels agencements de temps et de moyens peuvent convenir à notre plan. Si ceci échouait, si une exécution manquée devait laisser voir notre dessein, il vaudrait mieux ne l’avoir point essayé. Notre projet doit donc avoir une arrière-garde, un second qui tienne encore, si celui-ci se brise à l’épreuve. Doucement… voyons un peu… nous ferons un pari solennel sur le savoir-faire de chacun de vous… j’y suis… Lorsque, par votre assaut, vous serez échauffés et altérés (poussez les bottes plus violemment pour qu’il en soit ainsi), et lorsqu’il demandera à boire, je lui aurai préparé une coupe à cet effet ; et si, par hasard, il a échappé à votre fer empoisonné, qu’il la goûte seulement, nos efforts pourront s’en tenir là ! Mais arrêtez ; quel est ce bruit ? (La reine entre.) Qu’est-ce donc, ma chère reine ?

la reine.—Toujours, sur les talons d’un malheur, marche un autre malheur, tant ils se suivent de près !… Votre sœur est noyée, Laërtes.

laěrtes.—Noyée ! Oh ! où donc ?

la reine.—Il y a, au bord du ruisseau, un saule qui