Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Guizot, Didier, 1864, tome 1.djvu/466

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de faire servir ma disgrâce à ton avantage : mets ma misère à profit, et que les actes de ma vengeance deviennent des services utiles pour toi ; car je combattrai contre ma patrie corrompue, avec toute la rage des derniers démons de l’enfer. Mais si tu n’oses plus rien entreprendre, et que tu sois dégoûté de tenter de nouveaux hasards, alors, je te le dis en un mot, moi-même je suis dégoûté de vivre, et je viens offrir ma tête à ton glaive et à ta haine. M’épargner serait en toi démence ; moi, dont la haine t’a toujours poursuivi sans relâche ; moi, qui ai fait couler du sein de ta patrie des tonnes de sang ; je ne peux plus vivre qu’à ta honte, ou pour te servir.

aufidius.—Ô Marcius ! Marcius ! chaque mot que tu viens de prononcer a arraché de mon cœur une racine de ma vieille inimitié. Oui, quand Jupiter, ouvrant ce nuage qui voile les cieux, m’apparaîtrait et me révélerait les mystères des dieux, en ajoutant : « Je te dis la vérité ; » je le ne croirais pas avec plus de confiance que je n’en ai en toi, brave et magnanime Marcius ! Ô laisse-moi entourer de mes bras ce corps, contre lequel mon javelot s’est tant de fois brisé en effrayant la lune par ses éclats. J’embrasse l’enclume de mon épée. Mon amitié généreuse le dispute à la tienne avec plus d’ardeur que je n’en ai jamais ressenti dans la lutte ambitieuse de ma force contre la tienne. Sache que j’aimais passionnément la fille que j’ai épousée ; jamais amant ne poussa des soupirs plus sincères : eh bien ! la joie de te voir ici, noble mortel, fait éprouver à mon cœur de plus violents transports que ne m’en inspira la vue de ma maîtresse franchissant pour la première fois le seuil de ma porte, le jour de mes noces. Dieu de la guerre, je t’annonce que nous avons une armée sur pied, et que j’étais décidé à tenter encore de t’arracher ton bouclier, ou à y perdre mon bras. Tu m’as battu douze fois ; et depuis, chaque nuit, je n’ai rêvé que combats corps à corps entre toi et moi. Nous avons lutté dans mon sommeil, cherchant à nous enlever nos casques, et nous saisissant l’un l’autre à la gorge ; et je m’éveillais à moitié mort, épuisé par un vain songe.—Vaillant Marcius, quand nous n’aurions