Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/92

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vu combien leur est mortelle la moindre contrariété ; s’il leur faut subir notre départ, c’est la mort, au bas mot.


ANTOINE.

Il faut que je m’en aille.


ÉNOBARBUS.

Dans une occasion pressante, soit ! que les femmes meurent ! Ce serait dommage de les sacrifier pour rien ; mais, s’il faut choisir entre elles et une grande cause, elles doivent être estimées néant. Au moindre vent qu’elle a de ceci, Cléopâtre se meurt instantanément ; je l’ai vue se mourir vingt fois pour de plus pauvres raisons. Je crois qu’il y a dans la mort un élément qui exerce sur elle une action voluptueuse, tant elle met de célérité à se mourir.


ANTOINE.

Elle est incroyablement rusée.


ÉNOBARBUS.

Hélas ! non, seigneur. Ses passions ne sont formées que de la plus fine essence de pur amour. Nous ne pouvons pas appeler soupirs et larmes ses rafales et ses ondées ; ce sont des bourrasques et des tempêtes plus fortes que n’en peuvent mentionner les almanachs. Cela ne peut pas être chez elle une ruse. Si c’en est une, elle fait tomber les averses aussi bien que Jupiter.


ANTOINE.

Que je voudrais ne jamais l’avoir vue !


ÉNOBARBUS.

Oh ! seigneur ! En ce cas, vous auriez perdu le spectacle d’un merveilleux chef-d’œuvre ; et cette félicité de moins eût jeté du discrédit sur votre voyage.


ANTOINE.

Fulvie est morte.


ÉNOBARBUS.

Seigneur ?